dimanche 28 septembre 2008
Le point sur Sarkozy et la laïcité
Trois courants dominants agitent le débat sur la laïcité: 1/ ceux qui font de la surenchère à la laïcité abstraite, 2/ ceux qui poussent à assouplir la donne laïque, quitte à écorner les règles du jeu, 3/ et ceux qui, tout en s'inquiétant des atteintes possibles à la laïcité dans les propos sarkozyens, souhaitent une meilleure application concrète de la laïcté, à la hauteur de la société française du début du 21ème siècle. Mais la laïcité, c'est quoi ?
Trois caractéristiques définissent cette période:
-Une fragmentation institutionnelle: la religion n’est plus socialement porteuse d’un sens qui concerne tous les aspects de la vie. Des institutions autonomes se structurent: médecine et école.
-Une reconnaissance de légitimité sociale de la religion. La religion reste une institution de socialisation et assure un service public reconnu, protégé et surveillé par l’Etat. Elle est la source de la morale qui permet le vivre ensemble.
-Le pluralisme des cultes reconnus. Le catholicisme n’est plus religion d’Etat mais celle « de la grande majorité des français » (1802). Trois religions sont alors reconnus: catholicisme, protestantisme, judaïsme.
Le deuxième seuil de laïcisation va des années 1880, avec l’instauration de l’école laïque en 1882, aux lois de séparations des Eglises et de l’Etat (loi du 9 décembre 1905 et 2 janvier 1907). Trois caractéristiques définissent cette période:
-Une dissociation institutionnelle: la religion peut fonctionner, en interne, comme institution, mais dans la sphère publique, elle doit prendre une forme analogue à l’association. Dans ce cadre, elle peut faire des propositions de sens dans l’espace public.
-Une absence de légitimité sociale institutionnelle: devenue « affaire privée », les « besoins religieux » n’ont plus d’objectivité socialement reconnue. La question du rôle de socialisation morale par la religion ne présente pas de pertinence sociale. D’autres institutions (écoles, médecines) tendent à la remplacer comme une instance de socialisation.
-La liberté de conscience et de culte fait partie des libertés publiques sans distinction entre des cultes « reconnus » et d’autres qui ne le seraient pas. Les différents cultes voient leur exercice publiquement garanti. Chaque citoyen possède un libre choix et un libre refus en matière de religion.
Pour écarter toute définition simpliste de la laïcité, celle-ci peut-être comparée à un triangle:
-le premier coté est celui de la non domination de la religion sur l’Etat, les institutions, la nation, l’individu (coté mis en avant par les athées) >
-le deuxième coté est celui de la liberté de conscience, de culte, de religion, des convictions non religieuse (coté mis en avant par les croyants majoritaires).
-le troisième coté est celui de l’égalité en droit des différentes religions et des différentes convictions non religieuses (coté mis en avant par les croyants minoritaires).
Il faut garder à l’esprt que la laïcité n’est pas la réduction de la religion à la sphère privée: la présence du religieux dans la sphère publique peut être associative et non institutionnelle. En outre, la sécularisation désigne la perte d’influence des religions sur le reste de la société: on peut ainsi affirmer que la laïcisation est la dimension institutionelle de la sécularisation. Par exemple, la loi du 10 mars 1883 crée la notion « d’exercice illégal de la médecine », car à ce moment-là, des religieux soignent en utilisant des médicaments dont les médecins veulent interdire l’usage. De plus le corps médical change la perception culturelle de la maladie et de la mort: considérée comme la fin de la vie plutôt que comme le passage dans l’au-delà.
Voyons maintenant dans quelle mesure Nicolas Sarkozy, notamment lors de ses visite au Vatican (discours du Latran - 20 décembre 2007) et en Arabie Saoudite (discours de Ryad - 14 janvier 2008), bouscule le cadre socio-historique que nous avons défini.
Plusieurs problèmes sont soulevés:
1/ La laïcité positive. Notre président prône « l’avènement d’une laïcité positive », comme si jusqu’à lui elle avait été négative. En 1904, parler de laïcité positive pouvait avoir un sens, mais plus aujourd’hui. Sarkozy fait sans doute allusion à un courant minoritaire anti-religieux en France qui instrumentalise la laïcité pour combattre toute expression religieuse visible. Mais cette instrumentalisation relève plus du laïcisme (caricature de la laïcité) que de la laïcité: la laïcité n’a pas besoin de se dire positive pour respecter les religions, c’est son essence même.
2/ La morale religieuse. Pour Nicolas Sarkozy, la morale religieuse constitue le modèle à suivre de la morale laique: « Une homme qui croît, c’est un homme qui espère. Et l’intérêt de la République, c’est qu’il y ait beaucoup d’homme et de femme qui espèrent. » ou « Dans la transmission des valeurs (…) , l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé (…).» Ici, l’espérance religieuse et la morale laïque sont mis en modèle.
Mais la morale laique est une morale horizontal différente et compatible avec diverses options verticales en matière philosophique et religieuse. Une morale laique doit justement permettre à des individus qui pensent différemment à propos du sens ultime de la vie (et de bien d’autres choses) de se rassembler dans une comunauté de citoyen.
Au Latran, Sarko est dans la dépréciation de la morale laique et dans l’exaltation de la morale religieuse.
3/ Une histoire confessionnelle. Les références des discours de Nicolas Sarkozy parfois ceux de l’Eglise catholique: Saint-Jean de Latran est décrite comme « la tête et la mère de toutes les églises de Rome et du monde ». Erreur: près d’un milliard de chrétiens ne reconnaissent pas Saint-Jean de Latran comme leur cathédrale. Autre exemple: « en faisant de Clovis le premier souverai Chrétien ». Erreur: plus d’un siècle avant Clovis, il existait déjà des empereurs aussi chrétiens que Clovis (à Byzance-Constantinople). Autre exemple: « La religion catholique qui est notre religion majoritaire. » Erreur: Sondage 2007, 51% des français se déclarent catholiques mais seul la moitié de ces catholiques déclarent croire en Dieu. Et seul 8% vont régulièrement à la messe. Certes, la culture catholique est majoritaire mais la religion catholique est devenue minoritaire.
4/ Les racines chrétiennes. Au Latran, Nicolas Sarkozy avait parlé de « valoriser » les racines « essentiellement » chrétiennes. A strictement parler, les racines de l’Europe ne sont pas chrétiennes mais grecques, juives, romaines, égyptiennes, perses…Le christianisme est devenu lamatrice de l’Europe car il a lui-même absorbé l’héritage du monde antique. Il est plus juste de parler de rôle déterminant du christianisme dans la construction de l’identité européenne. De plus, il ne faut pas négliger les racines de la France moderne: la révolution française.
samedi 20 septembre 2008
L'absence de sens en soi
"L'existence n'a rien d'une conquête sur le néant,
ce n'est pas la philosophie qui donne des raisons de vivre
mais la vie qui donne des raisons de penser.
Sans savoir si la vie est absurde, on sait au moins,
qu'il est absurde de lui donner un sens."
Raphaël Enthoven, Un jeu d'enfant - la philosophie, 2007
jeudi 18 septembre 2008
Quand je est un autre
Publié début septembre, « Quand je est un autre » est un ouvrage de sociologie cognitive qui s’efforce de montrer que l’individu est tout le contraire d’un bloc, stable et homogène, qu’il est au contraire un mouvement continuel. Le concept de « double hélice » permet à Jean-Claude Kaufmann de théoriser la dialectique subtile qui s’installe entre déterminisme et libre-arbitre à l’intérieur de chacun d’entre nous.
Avant d’expliciter le fonctionnement de la double hélice, voyons les deux caractéristiques du cadre dans lequel l’individu (hyper) moderne s’insère. Notre modernité est défini par:
-la réflexivité: nous nous posons des questions à propos de tout. Nous réfléchissons, nous évaluons, nous choisissons, nous voulons prendre la bonne décision dans tous les domaines. « Tout se passe comme si la démocratie s’approfondissait désormais dans les plis les plus intimes de la vie personnelle. », constate le sociologue.
-la production de certitude: pour recoller les fragments du sens éclaté et stopper le débat intérieur. Car l’enfer c’est soi-même quand soi-même pense tout le temps.
Ainsi, « la cognition contemporaine est intrinsèquement antagoniste, sans cesse partagée entre séquences de pensée rationnelle et nécessaire production de certitudes ».
Venons en au cœur du livre: la double hélice. Cette expression est empruntée à deux biologistes américains et anglais, ayant montré en 1953 que notre ADN est une molécule constituée de deux chaînes complémentaires enroulées en hélice.
Ainsi, les deux hélices matérialisent les deux orientations qui impriment l’histoire de la sociologie: déterminisme versus liberté. La première hélice est celle des normes et des valeurs intériorisés au cours du processus de socialisation, guidée par la mémoire implicite. La deuxième hélice est celle de la subjectivité, du dédoublement imaginaire, de l’imaginaire de rupture: l’individu utilise l’imaginaire pour se produire autre.
C’est pourquoi, « être soi-même » ou « rester soi-même » n’est pas du tout l’expression de la subjectivité (seconde hélice) mais cela traduit une angoisse et propose un ancrage imaginaire (dans la première hélice) face au vertige d’un tourbillon intérieur car « je » est en processus de changement permanent. « Je » reste lui-même lorsqu’il est guidé par la première hélice et devient autre lorsqu’il est guidé par la seconde hélice. La subjectivité c’est-à-dire l’invention de soi marque justement le décalage individuellement provoqué avec ce qu’aurait dû produire la socialisation acquise. « Je » ne reste jamais autant lui-même que lorsqu’il se laisse passivement définir par la première hélice.
L’individu utilise l’imaginaire pour se produire autre. Qu’est-ce à dire ? L’individu doit sans cesse trancher entre des alternatives identitaires, par l’utilisation d’image mentale. Celle-ci est utilisée à chaque instant, pour une infinité de décision minuscule: par exemple, une repasseuse qui hésite entre faire maintenant ou reporter a demain.
L’individu se glisse dans la peau de cet autre soi virtuel pour évaluer les sensations qui s’en dégage, et qui indiquent le sens du choix.
C’est tout un travail sur les autres sois virtuels: on affiche en image mentale la futur scène vécue pour prendre la décision. En somme, la seconde hélice matérialise le dédoublement imaginaire, le petit cinéma intérieur, les rêves éveillés: l’imaginaire peut être fictionnel, virtuel, possible ou concrétisable. L’imaginaire est producteur de réalité.
L’auteur du livre insiste sur le fait que l’individu peut être davantage l’un ou l’autre: guidé plutôt par la première ou la seconde hélice, déterminé ou libre. En effet, « l’attitude la plus courante consiste à trouver un accord acceptable entre conservation de l’individu et ruptures subjectives. A la socialisation qui conserve la mémoire du passé s’oppose par la pensée, des scénarios alternatifs, un dédoublement imaginaire qui est à l’origine des mutations biographiques: c’est en s’imaginant autre que « je » produit des décalages avec ce que la socialisation aurait du avoir d’inéluctable ».
Ces deux modalités (mémoire du passé contre ruptures subjectives) se croisent et interagissent pour créer un monde qui fait sens. Les deux peuvent être associés dans un même processus. C'est toute la nouveauté de l'ouvrage: l'individu n'est ni entièrement déterminé par la pesanteur du social, ni complètement le maitre d'ouvrage de sa propre existence. Les deux modalités cohabitent à des niveaux différents sans s'exclure: «l'individu porte en lui une histoire infraconsciente et s'engage dans des cadres de socialisation qui le déterminent fortement (première hélice) mais il garde cependant à tout instant la possibilité de rompre avec cette programmation sociale, en utilisant son imagination créatrice.»
vendredi 12 septembre 2008
Les joies de l'ivresse
"L'expression populaire est absurde,
qui veut que le vin déguise l'homme;
la plupart des hommes au contraire sont déguisés par la sobriété,
et c'est quand ils boivent que les hommes se montrent sous leur vrai jour."
Thomas De Quincey, Confession d'un opiomane anglais, 1821






























