jeudi 18 septembre 2008
Quand je est un autre
Publié début septembre, « Quand je est un autre » est un ouvrage de sociologie cognitive qui s’efforce de montrer que l’individu est tout le contraire d’un bloc, stable et homogène, qu’il est au contraire un mouvement continuel. Le concept de « double hélice » permet à Jean-Claude Kaufmann de théoriser la dialectique subtile qui s’installe entre déterminisme et libre-arbitre à l’intérieur de chacun d’entre nous.
Avant d’expliciter le fonctionnement de la double hélice, voyons les deux caractéristiques du cadre dans lequel l’individu (hyper) moderne s’insère. Notre modernité est défini par:
-la réflexivité: nous nous posons des questions à propos de tout. Nous réfléchissons, nous évaluons, nous choisissons, nous voulons prendre la bonne décision dans tous les domaines. « Tout se passe comme si la démocratie s’approfondissait désormais dans les plis les plus intimes de la vie personnelle. », constate le sociologue.
-la production de certitude: pour recoller les fragments du sens éclaté et stopper le débat intérieur. Car l’enfer c’est soi-même quand soi-même pense tout le temps.
Ainsi, « la cognition contemporaine est intrinsèquement antagoniste, sans cesse partagée entre séquences de pensée rationnelle et nécessaire production de certitudes ».
Venons en au cœur du livre: la double hélice. Cette expression est empruntée à deux biologistes américains et anglais, ayant montré en 1953 que notre ADN est une molécule constituée de deux chaînes complémentaires enroulées en hélice.
Ainsi, les deux hélices matérialisent les deux orientations qui impriment l’histoire de la sociologie: déterminisme versus liberté. La première hélice est celle des normes et des valeurs intériorisés au cours du processus de socialisation, guidée par la mémoire implicite. La deuxième hélice est celle de la subjectivité, du dédoublement imaginaire, de l’imaginaire de rupture: l’individu utilise l’imaginaire pour se produire autre.
C’est pourquoi, « être soi-même » ou « rester soi-même » n’est pas du tout l’expression de la subjectivité (seconde hélice) mais cela traduit une angoisse et propose un ancrage imaginaire (dans la première hélice) face au vertige d’un tourbillon intérieur car « je » est en processus de changement permanent. « Je » reste lui-même lorsqu’il est guidé par la première hélice et devient autre lorsqu’il est guidé par la seconde hélice. La subjectivité c’est-à-dire l’invention de soi marque justement le décalage individuellement provoqué avec ce qu’aurait dû produire la socialisation acquise. « Je » ne reste jamais autant lui-même que lorsqu’il se laisse passivement définir par la première hélice.
L’individu utilise l’imaginaire pour se produire autre. Qu’est-ce à dire ? L’individu doit sans cesse trancher entre des alternatives identitaires, par l’utilisation d’image mentale. Celle-ci est utilisée à chaque instant, pour une infinité de décision minuscule: par exemple, une repasseuse qui hésite entre faire maintenant ou reporter a demain.
L’individu se glisse dans la peau de cet autre soi virtuel pour évaluer les sensations qui s’en dégage, et qui indiquent le sens du choix.
C’est tout un travail sur les autres sois virtuels: on affiche en image mentale la futur scène vécue pour prendre la décision. En somme, la seconde hélice matérialise le dédoublement imaginaire, le petit cinéma intérieur, les rêves éveillés: l’imaginaire peut être fictionnel, virtuel, possible ou concrétisable. L’imaginaire est producteur de réalité.
L’auteur du livre insiste sur le fait que l’individu peut être davantage l’un ou l’autre: guidé plutôt par la première ou la seconde hélice, déterminé ou libre. En effet, « l’attitude la plus courante consiste à trouver un accord acceptable entre conservation de l’individu et ruptures subjectives. A la socialisation qui conserve la mémoire du passé s’oppose par la pensée, des scénarios alternatifs, un dédoublement imaginaire qui est à l’origine des mutations biographiques: c’est en s’imaginant autre que « je » produit des décalages avec ce que la socialisation aurait du avoir d’inéluctable ».
Ces deux modalités (mémoire du passé contre ruptures subjectives) se croisent et interagissent pour créer un monde qui fait sens. Les deux peuvent être associés dans un même processus. C'est toute la nouveauté de l'ouvrage: l'individu n'est ni entièrement déterminé par la pesanteur du social, ni complètement le maitre d'ouvrage de sa propre existence. Les deux modalités cohabitent à des niveaux différents sans s'exclure: «l'individu porte en lui une histoire infraconsciente et s'engage dans des cadres de socialisation qui le déterminent fortement (première hélice) mais il garde cependant à tout instant la possibilité de rompre avec cette programmation sociale, en utilisant son imagination créatrice.»
Commentaires
A votre avis ?
Synthèse intéressante d'une publication qui m'avait échappé : merci !
J'ai des difficultés avec la "seconde hélice", cependant, avec "l'imagination créatrice", avec une volonté "libre", même ponctuellement.
Et vous-même, quelle est votre lecture de l'ouvrage ?
info lien blog
Bonjour,
J'ai fait un lien vers votre commentaire sur mon blog (http://sociorel.wordpress.com/wp-admin/post.php?action=edit&post=163); merci de me dire si ça vous pose un problème.
Cordialement,
Anne-Laure Zwilling
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