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samedi 23 août 2008

Emile Durkheim, 150 ans: Les règles (2/5)

51459FK8MMLjjSuite et deuxième partie de notre parcours autour d’Émile Durkheim, fondateur de la sociologie, à l’occasion des 150 ans de sa naissance dans les Vosges. Cette fois-ci, c’est de la bible du sociologue dont il va être question: les règles de la méthode sociologique, publié en 1895.

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Par ce livre, Durkheim souhaite faire deux choses: donner un objet d’étude spécifique à la sociologie (le fait social), donner une méthode de recherche sociologique (la méthode comparative).

De cette contribution à la sociologie scientifique, on peut retenir une définition et trois règles fondamentalles

La définition est celle du fait social. Qu’est-ce qu’un fait social ?

« Est fait social toute manière de faire susceptible d’exercer sur l’individu une contrainte extérieure. » Par cette définition, Durkheim indique deux choses:

klk1) Un phénomène social est extérieur à l’individu. Par exemple, un fidèle à trouvé les croyances et les pratiques religieuses toutes faites en naissant: et si elles existent avant lui (et après lui), c’est qu’elles existent en dehors de lui.

2) Un phénomène social s’impose à l’individu. Par exemple, si j’ai le sentiment d’accomplir librement mes différentes activités, c’est parce que l’objectivité du fait social est devenu la subjectivité sociale des acteurs. Les faits sociaux se cristallisent dans les individus( par la socialisation) mais sans que les individus en soient la source ou la cause.

Ensuite, la première règle est celle relative à l’observation des faits sociaux: «La première règle et la plus fondamentale est de considérer les faits sociaux comme des choses. »

Ainsi, pour Durkheim, le sociologue doit étudier les faits sociaux de l’extérieur, de la même façon que le physicien étudie les faits naturels. Il ne doit pas considérer qu’il connaît les faits sociaux parce qu’il les vit: il doit faire comme s’il ne les connaissait pas, et mettre son expérience entre parenthèse.

Précisons que par « chose, » Durkheim entend toute réalité qu’on doit observer de l’extérieur et dont on ne connaît pas immédiatement la nature. Ainsi, plutôt que d’étudier les idées que les hommes se font des choses, il faut appréhender les faits sociaux comme des faits naturels, comme des choses.

D’où deux prescriptions pratiques: 1) Écarter systématiquement les prénotions, 2) Définir préalablement les phénomènes étudiés

La seconde règle est celle relative à l’explication des faits sociaux. Durkheim remarque d’abord deux choses puis en tire une conclusion forte. 1) Les faits sociaux ne s’expliquent pas par l’utilité qu’ils ont pour l’individu. Par exemple, expliquer la religion par le besoin de croire n’explique pas la forme et la diversité des institutions religieuses. 2)Les faits sociaux sont extérieurs aux consciences individuelles, il ne faut donc pas les expliquer par les intentions des individus.

La conclusion est donc la suivante: il faut expliquer le social par le social et non par les utilités et les intentions des individus.

D’où deux étapes de l’explication sociologique: premièrement il faut chercher la cause efficiente du phénomène étudié, c’est-à-dire dégager le phénomène antécédent qui le produit nécessairement. Deuxièmement il faut chercher la cause finale (la fonction) que le phénomène remplit.

Par exemple; de son temps, Durkheim remarque que les catholiques se suicident moins que les protestants. La cause de ce phénomène est une pratique religieuse ritualisée plus forte chez les catholiques et la fonction est que la pratique religieuse fortement ritualisée chez les catholiques renforce le sentiment d’intégration sociale, et donc, l’attachement à la vie (cette fonction est de nature sociale c’est-à-dire qu’elle n’est pas une utilité visée par les acteurs).

La troisième règles est celle relative à l’administration de la preuve. D’après Durkheim, la preuve de l’explication est obtenue par l’usage de la méthode des variations concomitantes, qui repose sur l’utilisation des données statistiques:

« Nous n’avons qu’un moyen de démontrer qu’un phénomène est cause d’un autre, c’est de comparer les cas où ils sont simultanément présents ou absents et de chercher si les variations qu’ils présentent dans ces différentes combinaisons de circonstances témoignent que l’un dépend de l’autre ».

En somme, pour Émile Durkheim, la sociologie est l’étude des faits essentiellement sociaux. Il pense que la société est une réalité distincte en nature des réalités individuelles. Bien des sociologues reconnaissent leur dette envers « Les règles » : Bourdieu, Lévi-Strauss, etc.

Posté par Benjamin Wolff à 23:42 - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


lundi 11 août 2008

Emile Durkheim, 150 ans (1/5)

DurkheimA l’occasion des 150 ans de la naissance du fondateur de la sociologie, Marcel Fournier publie une épaisse et volumineuse biographie d’Émile Durkheim, après avoir achevé 14 ans plus tôt celle du neveu, Marcel Mauss.

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Fournie, très détaillée, et minutieuse, mais parfois trop descriptive; cette biographie est la première en français. Cet anniversaire est une occasion de (re)découvrir l’œuvre et la pensée de Durkheim. Nous le ferons en cinq parties: (1) Émile Durkheim lui-même, (2) Les règles de la méthode sociologique, (3) De la division du travail social, (4) Le suicide, (5) Les formes élémentaires de la vie religieuse.

Durkheim (1858-1917) considère que la sociologie a ses précurseurs: Montesquieu et Condorcet; ses fondateurs: Saint-Simon et Auguste Comte; ses spécialistes: lui -même et son équipe. Né dans les Vosges et appartenant à une lignée de rabbins depuis 8 générations, Durkheim enseigne les sciences sociales de 1887 jusqu’en 1902 à Bordeaux, puis de 1902 jusqu’en 1917 à la Sorbonne.

Dans son ouvrage de 950 pages, Marcel Fournier nous raconte un Durkheim à la fois philosophe, savant et orateur: un « prêtre laïque » diront certains. S’il fallait le définir en un seul mot ce serait « l’objectivité »: contrairement à son neveux, Durkheim a toujours refusé d’adhérer au parti socialiste. Son souhait était de développer une troisième voie, celle du juste milieu: le solidarisme. Entre le laisser faire et le fatalisme des uns et la foi en l’État et le volontarisme des autres, il y a place pour la morale dont la fonction est d’adapter les individus les uns aux autres affirme-t-il. Cette voie moyenne inspirera largement la création de l’État social français.

De plus, Durkheim considère la philosophie comme une science rigoureuse: il dénonce une philosophie qui ne serait qu’une littérature abstraite, qu’un simple jeu de concepts. Au solide, on préfère le brillant s’indigne-t-il: tout cela annonce le règne du bon plaisir. Car en effet, l’éloquence de Durkheim cherche moins à éblouir qu’à convaincre.

C’est d’ailleurs dans une lettre à un de ses contradicteurs qu’il lance cette phrase merveilleuse, montrant son attachement à la confrontation des idées: « Si militant que je sois, je suis assez philosophe pour comprendre qu’il y a intérêt à ce que d’autres points de vue que le mien soient représentés dans la science et, tout en luttant, je me rends compte de l’utilité des résistances contre lesquelles je lutte. »


Dans la biographie, on y apprend notamment que: pour Durkheim, Leibniz est le plus grand génie philosophique; il a pour Condorcet une vive admiration; Rousseau est l’un de ses auteurs favoris; il rédige complètement chacun de ses cours, prenant même la peine d’écrire chaque phrase en entier; il savoure les promenades pédestres dans les Vosges; sa femme Louise est pour lui « une étroite collaboratrice qui accepte de consacrer pleinement et joyeusement sa propre vie à l’austère vie de savant de son mari »; pour s’assurer que Marcel Mauss travaille, celui-ci occupe de 1907 à 1911 une chambre située au-dessus de l’appartement des Durkheim.

S’il fallait distinguer un « jeune » d’un « vieux » Durkheim, l’année charnière serait 1895. En effet, il s’agit d’une date centrale car c’est à ce moment qu’il laisse de coté l’économie politique et se penche sur l’anthropologie, c’est-à-dire la religion: « c’est en cette année que, pour la première fois, je trouvai le moyen d’aborder sociologiquement l’étude de la religion. Ce fut pour moi une révélation. Elle était dû tout entier aux études d’histoire religieuse que je venais d’entreprendre et notamment la lecture des travaux de Robertson Smith et de son école. »

L’élément vecteur de l’institutionnalisation de la sociologie, au début du 20ème siècle, est la création de l’Année sociologique en 1898. L’idée d’un nouvelle revue vient non pas de Durkheim mais d’un de ses proches collaborateurs: Célestin Bouglé. Dans une lettre à Marcel Mauss, Durkheim expose son ambition: « L’année sociologique va se dégager une théorie qui, exactement opposée au matérialisme historique si grossier et si simpliste, malgré sa tendance objectiviste, fera de la religion et non plus de l’économie, la matrice des faits sociaux. » Durant 12 années de parution, l’Année comprend entre 500 et 600 acheteurs. Mais la publication de la revue exige beaucoup de travail. Mauss s’en plaint toujours: « Je travaille à l’Année presque l’année. C’est un vrai poison pire que la grippe. » Ou encore lorsqu’il écrira à un ami depuis le front, durant la première guerre mondiale: « Mieux vaut la guerre que l’Année sociologique. »

On sait de Durkheim qu’il a joué un rôle important dans l’affaire Dreyfus, notamment celui d’avoir rallié Jaurès à la cause. Ce que l’on sait moins, c’est son engagement durant la première guerre mondiale. Dés 1912, il est une figure clé d’un comité dont l’objectif est le rapprochement entre l’Allemagne et la France. C’est dans une brochure intitulé « Qui a voulu la guerre ? Les origines de la guerre d’après les documents diplomatiques » qu’il s’efforce ensuite de démontrer objectivement l’a culpabilité du gouvernement allemand. C’est un « J’accuse » à la Émile Zola. C’est une véritable « industrie de propagande » qu’il va mettre petit à petit en place pour sensibiliser l’opinion, et notamment l’opinion américain sur les dangers de l’impérialisme allemand. En outre, Marcel Mauss s’est fait soldat volontaire à 42 ans et surtout, le fils d’Emile Durkheim, André, se bat et se fait tuer sur le front Bulgare fin 1915. C’est d’ailleurs une des causes qui précipitera la mort de Durkheim: « il meurt de la mort de son fils » dira-t-on alors. L’autre accélérateur sera probablement le fait que Durkheim ait été injurié par le discours d’un sénateur, accusant le sociologue d’être un espion allemand. On a frôlé la nouvelle affaire Dreyfus.

Mais au final, ce dont on retient du père de la sociologie, c’est moins l’érudition livresque ou l’habileté dialectique que l’esprit scientifique, la systématisation des informations et le contact avec les choses. Bref, il est un intellectuel dans l’esprit de la troisième république dont le credo tourne autour de trois mots: la démocratie, le sécularisme et la science.

Posté par Benjamin Wolff à 03:25 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

vendredi 1 août 2008

Petite sociologie de l'action ménagère

51NZC50897LkkAprès l’analyse des seins nus sur la plage, Jean-Claude Kaufmann explore un autre domaine de la microsociologie: le monde ménager. Quelles forces poussent à ranger, à épouster, à faire les vitres, à laver et à repasser ? C'est dans son livre le cœur à l'ouvrage qu'il étudie les lois de l'action ménagère.

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En effet, ces gestes sont si profondément inscrits dans notre corps que nous ne pensons plus à eux et ils apparaissent même comme insignifiants. Mais les actions banales représentent ce qu’il y a de plus stable et de plus fondateur dans notre société.

Ainsi faire le ménage au sens des choses, c'est aussi faire du ménage au sens des personnes, constituer de la famille. Si on laisse aller les choses, si on n'arrive pas à organiser le ménage, la famille casse. Ces gestes familiers constituent donc la base de l'existence du groupe.

Quels sont donc les facteurs qui nous poussent à l'action ménagère ? Les personnes interrogées ont une réponse simple: il faut le faire parce qu'il faut que ce soit fait. En réalité, la remise en ordre des choses est double: l'ordre concret des choses bien sûr, mais aussi l'ordre qui est dans la tête. En d'autres termes, la tête se vide de ses impuretés en même temps que les mains nettoient et les idées se remettent en place en même temps que les choses sont rangées. D’où l’agacement quand on constate le désordre et le calme une foi le rangement terminé.

Le sociologue s’intéresse ensuite à la société des objets. Ils sont les gardes fous du soi. Les objets stockent de la mémoire humaine et fonctionnent comme un repère pour l’homme. Ainsi, le corps biologique élargit sa surface en y intégrant des objets (corps sociologique) qui deviennent des repères pour l’individu. Le monde familier stable contribue à fabriquer l’identité.

De plus, l’identité de la personne se diffuse dans les objets: on y dépose une part de son identité. C’est pourquoi, quand on a un nouvel objet, on le tripote pour identifier de nouveaux repères, sorte d’exploration, comme si on voulait le faire entrer en soi. D’où la difficulté de se séparer des vieux objets (comment pourrait-il ne pas être difficile de se séparer de soi ?). Et d’où la pénibilité du rangement car il renvoie à un trie identitaire.

Posté par Benjamin Wolff à 01:04 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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