lundi 11 août 2008
Emile Durkheim, 150 ans (1/5)
A l’occasion des 150 ans de la naissance du fondateur de la sociologie, Marcel Fournier publie une épaisse et volumineuse biographie d’Émile Durkheim, après avoir achevé 14 ans plus tôt celle du neveu, Marcel Mauss.
Durkheim (1858-1917) considère que la sociologie a ses précurseurs: Montesquieu et Condorcet; ses fondateurs: Saint-Simon et Auguste Comte; ses spécialistes: lui -même et son équipe. Né dans les Vosges et appartenant à une lignée de rabbins depuis 8 générations, Durkheim enseigne les sciences sociales de 1887 jusqu’en 1902 à Bordeaux, puis de 1902 jusqu’en 1917 à la Sorbonne.
Dans son ouvrage de 950 pages, Marcel Fournier nous raconte un Durkheim à la fois philosophe, savant et orateur: un « prêtre laïque » diront certains. S’il fallait le définir en un seul mot ce serait « l’objectivité »: contrairement à son neveux, Durkheim a toujours refusé d’adhérer au parti socialiste. Son souhait était de développer une troisième voie, celle du juste milieu: le solidarisme. Entre le laisser faire et le fatalisme des uns et la foi en l’État et le volontarisme des autres, il y a place pour la morale dont la fonction est d’adapter les individus les uns aux autres affirme-t-il. Cette voie moyenne inspirera largement la création de l’État social français.
De plus, Durkheim considère la philosophie comme une science rigoureuse: il dénonce une philosophie qui ne serait qu’une littérature abstraite, qu’un simple jeu de concepts. Au solide, on préfère le brillant s’indigne-t-il: tout cela annonce le règne du bon plaisir. Car en effet, l’éloquence de Durkheim cherche moins à éblouir qu’à convaincre.
C’est d’ailleurs dans une lettre à un de ses contradicteurs qu’il lance cette phrase merveilleuse, montrant son attachement à la confrontation des idées: « Si militant que je sois, je suis assez philosophe pour comprendre qu’il y a intérêt à ce que d’autres points de vue que le mien soient représentés dans la science et, tout en luttant, je me rends compte de l’utilité des résistances contre lesquelles je lutte. »
Dans la biographie, on y apprend notamment que: pour Durkheim, Leibniz est le plus grand génie philosophique; il a pour Condorcet une vive admiration; Rousseau est l’un de ses auteurs favoris; il rédige complètement chacun de ses cours, prenant même la peine d’écrire chaque phrase en entier; il savoure les promenades pédestres dans les Vosges; sa femme Louise est pour lui « une étroite collaboratrice qui accepte de consacrer pleinement et joyeusement sa propre vie à l’austère vie de savant de son mari »; pour s’assurer que Marcel Mauss travaille, celui-ci occupe de 1907 à 1911 une chambre située au-dessus de l’appartement des Durkheim.
S’il fallait distinguer un « jeune » d’un « vieux » Durkheim, l’année charnière serait 1895. En effet, il s’agit d’une date centrale car c’est à ce moment qu’il laisse de coté l’économie politique et se penche sur l’anthropologie, c’est-à-dire la religion: « c’est en cette année que, pour la première fois, je trouvai le moyen d’aborder sociologiquement l’étude de la religion. Ce fut pour moi une révélation. Elle était dû tout entier aux études d’histoire religieuse que je venais d’entreprendre et notamment la lecture des travaux de Robertson Smith et de son école. »
L’élément vecteur de l’institutionnalisation de la sociologie, au début du 20ème siècle, est la création de l’Année sociologique en 1898. L’idée d’un nouvelle revue vient non pas de Durkheim mais d’un de ses proches collaborateurs: Célestin Bouglé. Dans une lettre à Marcel Mauss, Durkheim expose son ambition: « L’année sociologique va se dégager une théorie qui, exactement opposée au matérialisme historique si grossier et si simpliste, malgré sa tendance objectiviste, fera de la religion et non plus de l’économie, la matrice des faits sociaux. » Durant 12 années de parution, l’Année comprend entre 500 et 600 acheteurs. Mais la publication de la revue exige beaucoup de travail. Mauss s’en plaint toujours: « Je travaille à l’Année presque l’année. C’est un vrai poison pire que la grippe. » Ou encore lorsqu’il écrira à un ami depuis le front, durant la première guerre mondiale: « Mieux vaut la guerre que l’Année sociologique. »
On sait de Durkheim qu’il a joué un rôle important dans l’affaire Dreyfus, notamment celui d’avoir rallié Jaurès à la cause. Ce que l’on sait moins, c’est son engagement durant la première guerre mondiale. Dés 1912, il est une figure clé d’un comité dont l’objectif est le rapprochement entre l’Allemagne et la France. C’est dans une brochure intitulé « Qui a voulu la guerre ? Les origines de la guerre d’après les documents diplomatiques » qu’il s’efforce ensuite de démontrer objectivement l’a culpabilité du gouvernement allemand. C’est un « J’accuse » à la Émile Zola. C’est une véritable « industrie de propagande » qu’il va mettre petit à petit en place pour sensibiliser l’opinion, et notamment l’opinion américain sur les dangers de l’impérialisme allemand. En outre, Marcel Mauss s’est fait soldat volontaire à 42 ans et surtout, le fils d’Emile Durkheim, André, se bat et se fait tuer sur le front Bulgare fin 1915. C’est d’ailleurs une des causes qui précipitera la mort de Durkheim: « il meurt de la mort de son fils » dira-t-on alors. L’autre accélérateur sera probablement le fait que Durkheim ait été injurié par le discours d’un sénateur, accusant le sociologue d’être un espion allemand. On a frôlé la nouvelle affaire Dreyfus.
Mais au final, ce dont on retient du père de la sociologie, c’est moins l’érudition livresque ou l’habileté dialectique que l’esprit scientifique, la systématisation des informations et le contact avec les choses. Bref, il est un intellectuel dans l’esprit de la troisième république dont le credo tourne autour de trois mots: la démocratie, le sécularisme et la science.
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