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Réfléchir, c'est nier ce que l'on croit. Alain

lundi 28 juillet 2008

Pour un athéisme non dogmatique

41C5Z9X0AJLhDeux essayistes s'efforcent de penser l’athéisme: Michel Onfray et André Comte-Sponville. Alors que le premier est moins athée qu’anti-théiste, le second a l’avantage de prendre son athéisme pour une croyance et non un savoir. Agnosticisme ? Non. Le croyant dit: je crois en Dieu. L’agnostique dit: je ne crois pas en Dieu. L’athée dit: je crois que Dieu n’existe pas. L’idiot dit: je sais que Dieu n’existe pas. L’imbécile dit: je sais que Dieu existe.

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Dans son livre, L’esprit de l’athéisme, André Comte Sponville se pose 3 questions:

Peut-on se passer de religion ?

La réponse dépend du sens qu’on donne à « religion ». S’il s’agit de la croyance en un Dieu personnel et créateur, on peut alors se passer de religion (par exemple, les sociétés bouddhistes ou confucéennes).Si on considère en revanche l’étymologie du mot, la réponse est non.
Deux étymologies différentes se concurrencent:

1) Religion vient du latin Religare, c’est-à-dire relier. La religion est ici ce qui relie. Dans ce cas, aucune société ne peut se passer de religion car religion et lien sont synonymes. Mais il s’agit davantage de communauté que de religion. Ainsi, on peut se passer de religion mais pas de communion.

2) Religion vient du latin Relegere, c’est-à-dire recueillir ou relire. La religion est ici ce qu’on recueille et relit (ou ce qu’on relit avec recueillement). Le livre qu’on relit est ici le trait d’union entre les morts et les vivants. Mais il s’agit d’avantage de fidélité que de religion. Ainsi, on peut se passer de religion mais pas de fidélité. Comte-Sponville pense d’abord à la fidélité envers les valeurs gréco-judéo-chrétienne dont nous avons hérité car, dit-il, les deux dangers sont le nihilisme et le fanatisme.

On voit tout de suite la jonction des deux origines: relire crée du lien. Le lien ne se crée qu’à la condition de transmettre. Pas de Religare (communion) sans Relegere (fidélité).

293ffAndré Comte-Sponville ajoute que la différence entre un croyant et un athée, c’est la dimension d’espérance. Avec Dieu, « on peut espérer une infinité de vie infiniment heureuse » (Pascal), alors qu’un athée lucide ne peut pas échapper au désespoir. Mais, selon lui, le sage vit au présent: il ne désire que ce qui est ou que ce qu’il fait. Seul le désespéré est heureux, car le croyant est esclave de son espoir. En somme, et c’est-ce qui fait la force des religions, c’est que l’espérance lui donne raison.

De plus, le croyant et l’athée ont ceci en commun qu’ils aiment deux la vérité, mais le second a cette spécificité: il pense que la vérité ne l’aime pas.


Dieu existe-il ?

On peut relever 3 arguments donnant des raisons de ne pas croire en Dieu.

1) La faiblesse des preuves de l’existence de Dieu
-La preuve ontologique dit que « si Dieu n’existait pas, il serait imparfait, or Dieu est parfait donc il existe. » Mais une définition ne peut pas prouver une existence (on ne s’enrichit pas en définissant la richesse).

-La preuve cosmologique consiste au raisonnement suivant: « les effets s’expliquent par leur cause. Or chaque cause a elle-même sa propre cause mais cet enchaînement n’est pas infini sinon le monde serait inexplicable. Ainsi, la cause première qui n’a pas de cause est Dieu. » Mais pourquoi n’y aurait-il pas de l’absolument inexplicable (de la contingence) ? Et même si cet être nécessaire premier existe, pourquoi ce serait un Dieu personnel ? Ce pourrait être le feu d’Héraclite ou la substance de Spinoza.

-La preuve physico-théologique repose sur l’idée que « le monde serait trop ordonné et trop harmonieux pour que se puisse être le fait du hasard: une telle réussite suppose une intelligence ordonnatrice et créatrice. » Mais l’ordre (le mouvement des planètes, la téléonomie des Etre Vivants) s’explique de mieux en mieux ave le progrès et les désordres se constatent de plus en plus.

2)La faiblesse de l’expérience
Si Dieu existait, je devrais le voir ou le sentir davantage: pourquoi se cache-t-il ? Pour respecter notre liberté disent les croyants. Mais prétendre que Dieu se cache pour respecter notre liberté, ce serait supposer que l’ignorance est un facteur de liberté ! Qui accepte ça ?
Et que penser d’un père qui se cache à ses enfants ? Un monstre ? L’idée d’un Dieu qui se cache est inconciliable avec l’idée d’un Dieu père.


3)Une explication incompréhensible
On veut expliquer quelque chose qu’on ne comprends pas (le monde, la vie, la conscience) par quelque chose que l’on comprends encore moins: Dieu. Les croyants expliquent l’inexpliqué par l’inexplicable…

On peut relever 3 arguments donnant des raison de croire que Dieu n’existe pas.

1) L’excès du mal
C’est un argument populaire mais valable: pourquoi le mal ? Réponse du croyant: le mal est le prix à payer pour la création. Si le monde était parfait, il serait Dieu et il n’y aurait pas de monde. Soit. Mais fallait-il qu’il y en ait autant ?

2) La médiocrité de l’homme
L’homme est trop habité par la vanité pour qu’il soit la créature d’un Dieu. « Dieu créa l’homme a son image »: ça fait douter de l’original... Croire en Dieu, ce serait se donner une bien grande cause pour un si petit effet...

3) Trop beau pour être vrai !
Nous désirons tous: la justice, la paix, être aimé, ne pas mourir…Et bien ces désirs suffisent à nous dissuader de croire car « une croyance qui correspond à ce point à nos désirs, il y a lieu de craindre qu’elle n’ait été inventée pour les satisfaire. » Ainsi, Dieu est trop désirable pour être vrai et la religion est trop réconfortante pour être crédible.

Quelle spiritualité pour les athée ?

En conclusion, André Comte-Sponville essaie d’introduire une nouvelle spiritualité sans Dieu: un mysticisme athée ou un athéisme mystique. Il l’a construit essentiellement à partir de plusieurs expériences personnelles: « de plénitude, de simplicité, de silence, d’éternité: tout cela ne faisait qu’un. » Mais en quoi consiste cette spiritualité ? « Je répondrai volontiers: une spiritualité de la fidélité plutôt que de la foi, de l’action plutôt que de l’espérance, de l’amour plutôt que de la crainte ou de la soumission. » A voir…

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vendredi 25 juillet 2008

Pornographie: Jouir est devenu un impératif !

amateurLa pornographie, on a du mal à la définir, mais dès qu’on la voit, on la reconnaît tout de suite. C’est cette chose à la fois cachée et omniprésente dont personne ne parle mais que tout le monde regarde. Aujourd’hui, le sexe imagier n’est plus seulement l’affaire de quelques masturbateurs célibataires : le porno est banalisé car son accès est facile mais il reste un sujet tabou. Petit tour d’horizon du paradis sexuel, avec deux philosophes et un sociologue.

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Petite sociologie de la pornographie

Le sociologue Patrick Baudry (*) remarque que la consommation de masse a démarré dans les années 80 avec l’apparition du magnétoscope, c’est-à-dire la possibilité de projeter chez soi les vidéos pornographiques. On parle d’ailleurs aujourd’hui d’une véritable industrie du sexe qui génère des chiffres d’affaires colossaux (grâce à Internet).

Le porno ne concerne plus seulement les célibataires : ce n’est plus une pratique compensatoire ou une sexualité de remplacement mais il vient s’ajouter à une sexualité relationnelle. Pour beaucoup de consommateurs, ces films constituent une autre manière de vivre le sexe : ils offrent des angles de vue différents et ils permettent surtout de voir ce qui dans la sexualité quotidienne est invisible et en plus, de voir autre chose que ce qu’ils font d’habitude

A partir de là, on peut distinguer deux choses radicalement différentes à savoir la mise en scène du sexe dans le film pornographique et la sexualité relationnelle. Alors que le spectateur d’un film normal voit du « vrai » qui est du « faux », le spectateur de l’imagerie sexuelle voit du « faux » qui est du « vrai ». En effet, le pornographique réduit la sexualité au sexe. Normalement la sexualité comprend le sexe et les émotions mais les images pornographiques ne sont pas faites d’émotions ni pour l’émotion. Ce sont des images faites pour la sensation : à la fois on s’excite et l’excitation est un spectacle auquel on assiste.


L’actrice ne jouit pas car elle est la jouissance elle-même, et c’est parce qu’elle ne jouit pas qu’elle peut affirmer que c’est un métier. La femme est le matériau premier des cassettes vidéo. L’acteur se tient aux côtés de l’actrice, et c’est elle que l’on voit. L’acteur se contente d’aider à mettre en scène la mise en scène du sexuel. C’est l’excitation féminine qui est spectaculaire, l’excitation masculine va de soi et accompagne la performance de l’actrice car c’est elle qu’on juge essentiellement.

1Ensuite, le plaisir réside dans le fait que les femmes sont disponibles à un usage sexuel : leur corps est réduit au sexe du corps. Elles n’ont pas d’exigences particulières, mais sont plutôt faites pour les exigences qu’on peut avoir d’elles. Pendant que l’actrice s’ennuie et qu’elle est ailleurs, c’est là qu’elle se rend disponible. Non pas d’elle-même mais c’est nous qui construisons sa disponibilité pour nous.

Une des grandes caractéristiques du film X est le hors-récit : il ne raconte rien. Le porno ne montre rien que nous ne sachions déjà. Voir des gens faire l’amour ne procède pas en soi d’une nouveauté. Le porno fait voir du déjà su. Le spectateur sait comment vont s’enchaîner les séquences. Il ne regarde pas mais voit qu’il vérifie que ce qu’il voit devait se produire : parfois il se précipite vers la scène qui l’intéresse le plus puisqu’il sait déjà tout.

En fait, on ne regarde pas un film porno, on voit peu, mais on visualise. En effet, la puissance de l’image n’existe que lors de la première projection : au moment de sa découverte, elle captive, sature la vision et clôt le regard. La revoir oblige à ne plus jamais la voir telle qu’elle avait été vue, avec une telle puissance et un tel aveuglement. La revoir oblige en fait à commencer à la voir et à la regarder. La puissance de l’image existe car elle est seulement visualisée : c’est dans l’instantané et l’actuel que réside le plaisir. J’ajoute que le film X est un bien de consommation comme un autre puisqu’on le détruit après l’avoir regardé (le consommateur en cherche toujours des nouveaux).

La pornographie ou l’épuisement du désir

La philosophe Michela Marzano (**) traite la question d’un point de vue plus éthique. Elle ne cherche pas à dire ce qu’il faut faire ou penser, mais plutôt à montrer que l’envahissement des représentations pornographiques impose une vision particulière de l’humain.

Elle part d’un constat : le désir est l’essence de l’homme et la caractéristique du désir est le manque (nous désirons ce qui nous manque). D’après elle, c’est ce manque existentiel qui nous permet d’accéder au statut de sujet. Mais non pas un manque qui se referme sur lui-même (qui se satisfait) mais un manque qui permet l’ouverture : le désir n’est pas un point précis mais une ligne de fuite. Or, ce qui est représenté dans un film pornographique, c’est l’absence de manque : l’individu perd donc son statut de sujet et devient un instrument. Pourquoi y a-t-il absence de manque ? 1) Car la rencontre avec l’autre n’a pas lieu : l’autre est chosifié (on le réduit à son sexe). 2) Car il y a absence de réciprocité : chaque scène est codifiée (plus d‘étonnement). Chacun utilise l’autre puis est utilisé à son tour. 3) Absence d’intimité, total transparence : le porno qui pense libérer les esprits imagine plutôt à la place des spectateurs.

En somme, Michela Marzano parle de la scène pornographique comme d’une déshumanisation : la bouche, le vagin et l’anus n’ont plus de statuts différents : ce sont des trous de jouissance. Habituellement, les fonctions sexuelles et excrémentielles travaillent en sens inverse car le sexe crée et l’excrément dé-crée : avec le X, plus aucune distinction n’est faite.

Vive la pornocratie


A l’(extrême) opposé se situe Ruwen Ogien (***), philosophe qui soulève des questions incorrectes et mal-pensantes : comment se fait-il que la pornographie continue d’être massivement désapprouvée, même dans les pays où elle est massivement consommée ? Comment se fait-il que dans les pays démocratiques, un mineur de 13 ans soit jugé assez grand pour aller en prison mais trop petit pour regarder un film X ? Pourquoi un jeune de 15 ans c’est-à-dire ayant atteint sa majorité sexuelle, se voit interdire l’accès à la pornographie ?

9782130568810sRuwen Ogien développe le concept d’éthique minimale pour légitimer l’œuvre pornographique. Grosso modo, l’éthique minimale consiste à traiter les différentes conceptions du bien avec neutralité et à éviter de causer des dommages à autrui. A partir de cette éthique minimale, il dénonce toute forme de paternalisme et d’hypocrisie. Les pornophobes soulèvent deux thèmes : la protection de la jeunesse et la dégradation de la femme. Mais en réalité, aucune étude psychologique n’a établi que des effets psychologiques traumatisant pouvaient être provoqués par l’exposition à un film pornographique. Selon le philosophe, « les traditionalistes » exploitent le motif de la mise en péril des mineurs par des images à caractère pornographique pour essayer de censurer tout ce qui ne leur plaît pas. Ainsi, on confond trop souvent « effet psychologique » et « effet idéologique » : il vaut mieux parler pour le porno d’effet idéologique que de dommage psychologique.

Ogien cite Bertrand Russel : « Les gens aux opinions toutes faites vous disent que ces images font un tort considérable à autrui, quoique pas un seul parmi eux ne veuille reconnaître qu’elles lui aient fait du tort à lui-même. »


En outre, on a séparé sexe et procréation, pourquoi pas sexe et amour ? Les jeunes d’autrefois qui ne séparaient pas sexualité et amour étaient-ils plus heureux ? Les femmes étaient-elles plus respectées ?

Au final, pourquoi la pornographie rencontre un tel succès ? C’est essentiellement le plaisir de la femme disponible qui fascine. En visualisant un film X, on obtient l’illusion que tous les obstacles entre la femme et l’homme n’existent plus. En effet, l’utopie du porno, c’est l’utopie de la disponibilité sans médiation, de l’instantané, de l’immédiat : c’est un antirécit. Car la vie est un récit érotique avec ses aléas, ses incertitudes, ses difficultés et la possibilité de l’échec. Le porno, c’est le sexe tout de suite, sans attente : jouir est bel et bien devenu un impératif !

(*) La Pornographie et ses images, par Patrick Baudry
(**) La Pornographie ou l’épuisement du désir, par Michela Marzano
(***) Penser la pornographie, par Ruwen Ogien

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samedi 19 juillet 2008

Edith Stein, philosophe crucifiée

Sans_titreggEdith Stein n’est pas connue en France. Elle compte pourtant parmi ces génies qui sont sans œuvre: ceux-là sont en général des mystiques qui ont trouvé une voie inédite, un chemin sur mesure. Dans un livre intitulé Mort et vie d’Etith Stein (2007, Grasset, 194 p.), le romancier Yann Moix résume assez bien son parcours:

« Ce livre raconte l’histoire d’une femme (1891-1942) qu’on a tour a tour nommé Edith dans sa famille, Fraulein Edith Stein au lycée, Doktor Edith Stein à l’université, sœur Thérèse au Carmel, matricule 44074 à Auschwitz, et sainte Thérèse Bénédicte de la Croix au ciel. »

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Née en Allemagne dans une famille juive très pratiquante, Edith cultive très vite l’athéisme le plus radical:

« Aussi vivais-je dans l’illusion que tout en moi était bien, comme c’est souvent le cas chez les incroyants qui ont un idéal moral très élevé: dès lors qu’on s’enthousiasme pour le bien, on s’imagine être bon soi-même. »

De 1911 à 1916, elle suit des études de germanistique, de psychologie, d’histoire et surtout, de philosophie. Surdouée, elle travaille plus que les autres. Elle a peur de n’être pas aussi intelligent qu’eux, ce qui est une preuve d’intelligence. Elle connaît les souffrances que lui vaut l’engagement philosophique. En effet, Edith prépare sa thèse sur le concept d’Einfühlung (l’expérience inter-subjective), auprès de Husserl, le père de la phénoménologie. Le biographe Joachim Bouflet raconte « qu’elle abat un travail considérable, presque chaque jour sur la brèche de six heures du matin à minuit, ne s’interrompant que pour une rapide collation qu’elle prend toute seule, gardant à son chevet un crayon et du papier pour noter les pensées qui viendraient au cours de la nuit entre deux phases d’un sommeil. »

Sans_titrehhDevenue assistante du philosophe Husserl, un de ses amis l’évoque: « Edith était une phénoménologue-née. Son esprit clair, sobre, objectif, son regard sans dissimulation, son objectivité absolue, l’y prédestinaient. »

La phénoménologie est l’étude de la conscience dans son rapport avec les choses elles-mêmes, les choses telles qu’elles sont vraiment. Alors que Kant impose sa loi aux choses, les choses imposent la leur à Husserl. Le mot d’ordre de ce dernier à ses étudiants était: « revenir aux choses elles-mêmes. » Il leur demande « d’aller aux choses et de leur demander ce qu’elles disent d’elles-mêmes, obtenant ainsi des certitudes qui ne résultent nullement de théories préconçues et d’opinion non vérifiées. » Edith est dans cette attitude humble de soumission à l’objet: elle a cette faculté d’éteindre son propre moi, de s’oublier afin de voir les choses telles qu’elles sont, d’observer la réalité toute nue.

Lors d’une nuit de l’année 1921, Edith Stein lit l’intégralité des mémoires de sainte Thérèse d’Avila (Vie). Elle découvre alors que la vérité éternelle brille dans l’Église, et non dans l’université: Edith se convertit à la foi catholique. Elle ressent la grâce qui permet le passage du consentement intellectuel (acte de foi) à l’adhésion aimante (vie de foi). Son leitmotiv devient: enraciner toute chose dans le dialogue avec Dieu. Mais cette conversion est à replacer dans son contexte: tous les phénoménologues de cette époque se sont convertit au catholicisme. Joachim Bouflet précise que « comparée à sa manière d’agir, l’œuvre d’Edith Stein est presque sans importance, et pourtant elle fut importante. » Son œuvre et sa vie se confondent.

« Plus un être vit recueilli au plus intime de son âme, plus fort est-ce rayonnement qui provient de lui et qui attire les autres à sa suite. »

« Sois devant chaque regard ce que tu es. Il faut être dans le regard de tous ce que l’on est dans le regard de Dieu. »

19981011_teresa_benedetta_della_crocehhCelle qui jadis milita pour le droit de grève et pour le droit de vote des femmes entra en 1933 au carmel de Cologne. A ce moment là, Edith prend conscience des actes antisémites perpétrées un peu partout en Allemagne. Elle écrit alors au pape (Pie XI) lui demandant de rédiger une encyclique condamnant l’antijudaïsme: sans réponse (même si plusieurs évêques prennent ouvertement position contre le nazisme).

Edith Stein, au tempérament de feu, gardera sa lucidité, son silence, son abandon à l’autre jusqu’à Auschwitz où elle sera gazées avec sa sœur en 1942. Edith est béatifiée en 1987 (déclarée bienheureuse), canonisée en 1998 (déclarée sainte), et elle est depuis 1999 copatronne de l’Europe.

Selon Yann Moix, Edith Stein est celle qui démontre le mieux l’idée selon laquelle il n’existe pas d’incompatibilité entre le judaïsme et le catholicisme: ils ne s’excluent pas mais ils s’approfondissent l’un et l’autre. Il ajoute en outre que croire ou ne pas croire en Dieu chez les juifs n’a aucun sens: c’est lire ou ne pas lire - c’est étudier ou ne pas étudier les textes sacrées. Alors que chez les chrétiens on peut avoir la foi en une fraction de seconde en étant foudroyée, chez les juifs il faut des années pour « croire ».

3 sources: 1) Un documentaire sur Edith Stein (gratuit ici) 2) Mort et vie d'Edith Stein de Yann Moix 3) Edith Stein - philosophe crucifiée de Joachim Bouflet

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jeudi 17 juillet 2008

Petite sociologie des seins nus

plagesssVoilà un thème qui peut paraître très banal, impertinent et peu légitime. Mais le sociologue Jean-claude Kaufman nous apprend le contraire dans un de ses livres: Corps de femmes, regards d’hommes. Enlever son haut de maillot à la plage n’est pas un geste simple et naturel mais il s’inscrit dans un ensemble de règles de comportement, définissant qui a le droit de faire quoi et comment...

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Tout d‘abord la plage est certainement le meilleur endroit reconnu pour bronzer son corps tout entier. Le bronzage est un facteur de beauté mais c'est surtout le plaisir d'être classé positivement, d'être de ceux qui peuvent s'offrir des vacances. En outre, le bronzage est vécu comme un travail sur soi avec l'idée d'effort à fournir et la satisfaction d'être reconnu comme tel. Pourquoi en plus pratiquer le monokini ? Pour le canon esthétique que ça représente: absence de marques blanches; pour les sensations épidermiques: le plaisir des contacts directs avec le sable et le vent; pour supprimer les frontières entre soi et le monde: être en contact simple avec la nature. Mais c'est surtout la volonté de supprimer les contraintes de la civilisation. Les vacances marquent une rupture avec le quotidien et faire les seins nus est une garantie encore plus forte de dépaysement et de liberté: c'est une rupture dans la rupture.

La mode du monokini apparaît en 1964 à Saint-Tropez. Le sociologue nous montre dans son ouvrage que la femme a 3 corps et que l'homme la regarde de trois manières différentes, passant sans cesse de l'un à l'autre type de perception: banal, sexuel et beau.

1) L'effet de banalisation peut expliquer le fait que les seins soient un objet habituellement érotique et non érotique sur la plage. Dans son enquête, les phrases qui reviennent sont: "tout le monde fait comme ça", "on est toute faite pareil", "plus personne ne fait attention".

2)Le corps sexuel est écrasé par le poids du banal. Le corps sexuel est parfois présenté par quelques petits gestes de provocation. Mais c’est principalement la plage qui les interprète ainsi, et ce sont surtout les hommes qui construisent le corps érotique dans leur imaginaire, qui ont ce rêve dans leur regard.

3)Le corps esthétique vient en renfort, assurant la tranquillité balnéaire en déviant les pulsions sexuelles, parce que avouer sur la plage que parfois on regarde les beaux seins c’est supprimer le coté voyeur et sexuel.

20070724_31058_2hhLe sein est donc très ambigu sur la plage et les jeux de regards ainsi que les représentations de chacun conduisent la femme à voyager sans cesse entre les trois corps: toute la communication se fait par le regard. Le système de regards définit les codes de comportement de la plage:  chacun observe chacun même involontairement. Et puis chacun observe comment il est observé. Les observations permettent alors de définir le geste adéquat. Ainsi entre le paysage, le regard accroché, le regard réflexe, le stéréotype du mateur, l’art du voir sans regarder, le regard normal…, chacun contrôle l’autre en construisant des limites, séparant ce qui peut être fait de ce qui est déconseillé. Les limites sont géographiques, morphologiques et comportementales.

Géographique: la frontière autorisée se trouve à la limite du sable (difficile de s’exposer à la campagne, dans un parc). Comportementales: lorsqu’une femme s’expose seins nus à la plage, le couché à tendance à devenir légitime et normal, le debout anormal et critiquable et des regards de soupçons (féminins) apparaissent ainsi que des regards d’intérêts (masculins). Morphologiques: la plage n’interdit pas les seins nus debout mais pour le faire il faut respecter un certain nombre de règles implicites. La capacité des gestes autorisée par la plage est d’abord donnée en fonction du niveau de beauté: plus la morphologie s’éloigne du modèle normal (vieux seins, trop remuants,…) plus les positions devront être discrètes ou immobiles. Il faut ensuite que les déplacements soient justifiés car se promener sans aucun but ne peut être rapporté qu’à une volonté de se montrer. Enfin, l’aisance et la grâce des gestes suppriment la gêne et les regards suspects.

manet10jjAinsi ce qui est permis aux uns ne l’est pas aux autres et il est des postures et des manières qui sortent du cadre admis. Mais quand on interroge la plage, la liberté individuelle semble être la règle officielle absolu. En effet, Jean-Claude Kaufman nous indique que lors de son enquête la phrase la plus répétée sur la question de la légitimité des seins nus est: « Chacun fait ce qu’il veut, c’est la liberté ».Mais le désir de critiquer est toujours présent. Alors comment expliquer ce double discours « chacun fait ce qu‘il veut, mais… ». En fait, les deux logiques ne sont pas situées au même niveau cognitif. D’abord le principe de tolérance vient de la réflexion la plus consciente et le désir de critiquer est ressenti de l’intérieur du corps: c’est plus fort que soi. Le langage est le moyen d’évoquer la liberté de chacun à montrer ses seins ou pas. Par contre la critique est peu bavarde, c’est le regard qui est l’arme principale. Le regard est attiré par le sein très beau ou très laid, avant même que la réflexion consciente n’ait eu le temps de diriger le regard. La cause étant une sorte de système de pensée clandestin intériorisée.

L’avis personnel des gens sur les seins nus est ainsi en trois temps; premier temps: le principe général de liberté, deuxième temps: la position personnelle de neutralité, troisième temps: les limites qu’il faut cependant admettre. Cela donne: « chacun fait ce qu’il veut, tout le monde peut. Mois je suis ni pour ni contre. Mais il y a des seins qui ne sont pas toujours très beau à regarder. »

La pratique des seins nus est aujourd’hui normale. Mais à condition que les seins soient eux-mêmes normaux. Car si les seins nus sont anormaux, la pratique devient alors anormale et perd de son invisibilité, de sa banalité. Mais pourquoi est on attiré par l‘anormalité? Le normal vise à confirmer les schémas habituels alors que l’anormalité exige un travail considérable. En effet, celle-ci nous interpelle car elle remet en cause la norme qui est au cœur de la construction de la réalité. Elle pousse à voir et à penser le bizarre, à lui donner une place par rapport au normal, si l’on confirme les règles antérieures ou si on change les règles du jeu. Le normal dépend de la multiplicité des micros interactions de la plage.

Mais la plage n’aime pas trop penser, c‘est les vacances. A la plage, on n’a pas très envie de réfléchir. D’ailleurs, on y fait même plus attention.

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lundi 14 juillet 2008

Le Tibet pour les Nuls

TenzinGyatso2059ffAprès Le Christ philosophe, Frédéric Lenoir reprend sa plume et son style pédagogique pour nous expliquer en 20 clés le Tibet. Historien et directeur du Monde des religions, le tibétologue nous invite l’instant de 237 pages à dépasser l’émotion médiatique suscitée par les événements de mars 2008.

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Dans son ouvrage Tibet - le moment de vérité, il souhaite rétablir la vérité historique en dépassant l’opposition entre pro-tibétains d’un côté, qui idéalise le Tibet traditionnel comme un monde enchanté, et pro-chinois de l’autre, qui diabolise le Dalaï-Lama comme le saboteur des Jeux de Pékin.

Trois parties divisent son exposé : le Tibet traditionnel, les enjeux de l’invasion chinoise et les solutions à la crise.

Le Tibet traditionnel :

Dans le débat actuel, deux visions s’opposent : le gouvernement chinois (et la communauté internationale) affirme que le Tibet est une région de la Chine, officiellement créée en 1965, quinze ans après la libération de Mao, et qui s’appelle « la région autonome du Tibet » : sa taille fait deux fois la France. Pour les Tibétains, leur pays est une nation souveraine, envahi puis colonisé à partir de 1950 par son voisin : sa taille fait sept fois la France. Les faits donnent raison aux Tibétains : le Tibet historique a constitué grosso modo du VIIe jusqu’au milieu du XXe siècle sept fois la France. Depuis 1965, la région autonome du Tibet constitue 1/3 de sa superficie d’origine.

428px_Kham_tibet_young_girl_smiling_2004sAlors que la chine est une vaste plaine, le Tibet est montagneux. Le Tibétain (mystique et rêveur) est plutôt individualiste alors que le Chinois (pragmatique et matérialiste) est avant tout soumis au groupe et à ses intérêts. Cette différence s’explique par deux types de religiosité : c’est le confucianisme qui représente le mieux l’esprit chinois. En une phrase, il consiste à s’incliner devant l’ordre naturelle des choses et à respecter les hiérarchies sociales (ceci explique partiellement pourquoi les Chinois s’accommodent du régime communiste). A l’opposé, le bouddhisme est au cœur de l’identité tibétaine : celui-ci consiste à détecter l’origine de la souffrance (le désir) pour l’éliminer et aboutir à la libération définitive (le nirvana).

L’institution politique du Dalaï-Lama existe au Tibet depuis le XVIIe siècle. L’actuel chef spirituel et temporel du pays des neiges se nomme Tenzin Gyatso, 14e Dalaï-Lama, et exilé en Inde depuis 1959. Le Dalaï-Lama est défini grâce à un processus de recherche de réincarnation du maître décédé précédemment. Selon la tradition, l’enfant doit reconnaître les objets ayant appartenu à sa précédente réincarnation (parmi d‘autres objets) pour qu’il puisse plus tard prétendre gouverner.

Les enjeux de l’invasion chinoise :

Le gouvernement chinois proclame haut et fort que l’armée populaire de libération a affranchi les Tibétains du joug de la féodalité : ceci est exact. Comme dans l’Occident médiéval, la féodalité impliquait un cloisonnement entre catégories sociales dont il était fort difficile de sortir. Mais si les Chinois ont colonisé le Tibet (aujourd’hui il y a 5,5 millions de Tibétains et 7 millions de Chinois au Tibet !) c’est avant tout pour les nombreux atouts dont il dispose.

tibet081Pour la Chine, le Tibet représente tout d’abord des enjeux stratégiques et militaires : en effet, l’occupation du Tibet permet d’élargir les frontières à l’ouest et donc de se mettre à l’abri d’une menace indienne. Ensuite, les enjeux sont économiques : le Tibet est le château d’eau de l’Asie où naissent les plus grand fleuves asiatiques (cet atout suffit à justifier la répression).

Si la communauté internationale n’a pas réagi lors de l’invasion du Tibet en 1950, c’est parce que le contexte naissant de la guerre froide rendit tout débat sur le Tibet impossible. Les cinquante années suivantes ont été marquées par un véritable génocide culturelle c’est-à-dire la destruction de tous les signes extérieurs du bouddhisme. Aujourd’hui, Lhassa compte plus de 300 bordels, soit le taux le plus élevé des villes chinoises en proportion de la population. Au final, le bilan est dramatique : sur 6 millions de Tibétains, on évalue entre 600 000 et 1,2 million le nombre de morts (famine, extermination, suicide). Les Chinois ont certes modernisé le Tibet (routes, ponts, hôpitaux…), mais une société à double vitesse se crée : seuls les colons chinois en profitent.

En outre, d’autres peuples réclament leur autonomie : ceci n’apparaît que très rarement dans les médias. Ainsi, 60 % du territoire de la Chine n’est pas chinois ! Il existe 56 ethnies en Chine dont 93 % de Han. Les 7 % sont des peuples conquis : la Mongolie intérieure (créée en 1947 avec 9 millions de Mongols) et le Xinjiang (créé en 1955 avec 6 millions de Ouïgours) sont les deux régions avec le Tibet représentant un enjeu majeur pour la Chine. Ainsi, la Chine ne peut pas se permettre de désagréger son empire car son territoire se réduirait de moitié !

Les solutions à la crise :

Le Dalaï-Lama ne demande pas l’indépendance car comme lui avait dit Deng Xiaoping en 1980, « tout est négociable sauf l’indépendance ». Il se contente donc de réclamer plus d’autonomie culturelle (exemple : la réintroduction de la langue tibétaine à l’école). Mais ce que veulent les autorités chinoises, c’est que le Dalaï-Lama admette publiquement que le Tibet a toujours appartenu à la Chine (ce qui est historiquement faux). D’autres, des mouvements plus radicaux de jeunes Tibétains, n’attendent plus rien du Dalaï-Lama et des négociations, ils revendiquent le Tibet libre : ce sont eux qui sont à l’origine des révoltes de mars 2008.
En outre, le chef bouddhiste ne réclame pas le boycott des jeux Olympiques, et face aux débordements anti-chinois (des civils chinois ont été lynchés au Tibet), il a même menacé de démissionner de son poste de chef temporel.

51pmtgoCtbLhhhLa Chine est aujourd’hui un état totalitaire : parti unique, propagande d’État, terreur de masse (il y aurait entre 4 et 6 millions de détenus dans les camps de rééducation) et contrôle de la pensée intime (exemple : un Tibétain subit la torture s’il dispose d’une photo du Dalaï-Lama chez lui). C’est pourquoi, l’opinion public chinoise est entièrement endoctrinée par le discours officiel et ne fait que répéter ce qu’elle entend. Même s’il tape « Tibet » ou « Dalaï-Lama » sur Google, le Chinois tombera sur la propagande gouvernementale : 30 000 cyberpoliciers travaillent jour et nuit à purger le net de toute information gênante.

Il existe un fossé entre le maigre soutien de la communauté internationale et le formidable capital de sympathie qu’il suscite. En effet, le dossier tibétain est un vieux tabou dans les instances internationales (surtout à l’ONU) car la Chine représente 12 % des échanges économiques mondiaux (4e puissance économique du monde). Dans son livre, Lenoir se demande pourquoi ce si petit peuple suscite un tel courant de sympathie partout dans le monde ?  Pour 3 raisons : le mythe du Tibet magique, la personnalité singulière du Dalaï-Lama et l’intérêt occidental croissant pour le bouddhisme tibétain.

Comme beaucoup de monde, Frédéric Lenoir s’interroge sur les raisons de l’attribution des jeux Olympiques à Pékin. En tout cas, « il aurait fallu assortir l’acceptation de la candidature de Pékin d’un cahier de charges très précis concernant le respect des droit les plus fondamentaux de la personne humaine ». Maintenant, le boycott n’est pas souhaitable car il pénaliserait les athlètes et les Tibétains : la répression serait encore plus terrible. L’auteur du livre est pessimiste : « C’est triste à dire, mais il est trop tard pour exercer une véritable pression utile sur Pékin. La seule solution pour parvenir à une solution politique acceptable pour les Tibétains ne peut venir que d’un changement de régime en Chine ».

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vendredi 11 juillet 2008

L'éthique protestante de Max Weber

401px_Die_protestantische_Ethik_und_der__27Geist_27_des_Kapitalismus_original_covkkerReprenons l’une des deux études les plus célèbres en sociologie: L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1905), de Max Weber, le fondateur de la sociologie (avec Durkheim, auteur du suicide: l’autre étude célèbre). Sur ce sujet, le 20ème siècle a vu naître deux courants: les opposants à la thèse de Weber selon laquelle, disent-ils, le protestantisme est la cause du capitalisme et les défenseurs de Weber affirmant que le sociologue allemand n’a pas cherché à établir une relation de cause à effet entre l’émergence du protestantisme et le développement du capitalisme mais plutôt à décrire une « affinité » entre les deux phénomènes.

Qui a raison ? Quelle est la thèse originelle de Weber ?

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Les deux se trompent. Pour commencer, l’idée selon laquelle protestantisme et capitalisme entretiennent des rapports privilégiés était admise, à l’époque de Weber, comme une évidence. Ce qui fait la spécificité de la thèse de Weber est que 1) il isole l’esprit capitaliste des structures capitalistes elles-mêmes, 2) il explique l’esprit du capitalisme par le contenu intrinsèque des doctrines protestantes. Autrement dit, Weber étudie moins la relation entre protestantisme et capitalisme qu’entre protestantisme et esprit du capitalisme: le capitalisme renvoie à une structure économique alors que l’esprit du capitalisme renvoie à une mentalité économique.

Max_Weber_1917kkLa question centrale à laquelle cherche à répondre l’ouvrage est: comment les activités lucratives sont passées du statut de réprouvées moralement à celui de véritable valeur éthique ? Il convoque Luther et Calvin pour y répondre. Selon l’auteur, on doit au premier le caractère éthique de l’esprit du capitalisme avec sa conception du métier, c’est-à-dire définie comme une vocation (un appel spécifique de Dieu): le métier devient un devoir. Au second, on doit le caractère rationaliste de l’esprit du capitalisme avec sa conception de la prédestination (Dieu aurait choisi de tout temps ses élus et ses réprouvés): la réussite économique (et l’honnêteté) est un signe d’élection et le croyant calviniste rationalise sa conduite de vie pour assurer son élection.

WeberggAinsi, à partir du 16ème siècle, les pasteurs protestants prônaient une morale pratique reposant sur deux choses: une utilisation systématique du temps pour le travail et une attitude ascétique de renoncement à tous les plaisirs immédiats de la vie; ce qui a favorisé un habitus capitaliste (hausse de la productivité, épargne propice à l’accumulation du capital,…). Mais entendons nous biens, pour Weber, la caractéristique principale du capitalisme n’est pas la recherche du profit en tant que tel (cela existe depuis la nuit des temps) mais la recherche du profit en tant qu’il permet l’investissement productif et non la satisfaction des désirs immédiats; avec en outre la séparation de deux comptabilités: celle de l’entreprise et celle de l’entrepreneur destinée à sa jouissance privée.

Les opposants à la thèse de Weber ne critiquent pas le lien entre les deux phénomènes mais l’universalité d’un tel rapport. Weber aurait oublié l’existence des pays capitalistes sans protestantisme (l’Italie par exemple): mais Weber ne parle pas du capitalisme en général mais d’un certain type de capitalisme « moderne » (comme "développement indéfini d’une production rationnelle"). Il aurait également oublié l’existence des pays protestants sans capitalisme (l’Écosse par exemple): mais les textes pastoraux du 17ème siècle insistent sur l’application dans le travail, condamnent la paresse et la jouissance immédiate donc l’émergence d’un esprit propice au commerce ne suffit pas à déclencher le développement économique. Ici, l’esprit du capitalisme ne suffit pas à développer les structures capitalistes.

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samedi 5 juillet 2008

L'origine des génies

Sans_titreeeClaude Thélot, polytechnicien, s’est amusé à recenser 350 génies classés en trois catégories: les purs génies (ils font l’unanimité), les hommes exceptionnels (un peu moins de suffrage) et les hommes remarquables. Sachant que les quatre critères du génie sont: 1) créateur d’œuvre, 2) fulgurant, 3) Acharné du travail, 4) Multiple (polyvalent), il a tenté de comprendre l’origine du génie, ses conditions d‘émergence: plutôt biologique ou culturelle ?

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Son étude n’est pas exhaustive puisque son champ est défini par trois dimensions: l’espace (Europe et Amériques), le temps (depuis 1492 jusqu’à 2000), le domaine (11 différents: les génies littéraires, artistiques, philosophiques, musicaux, du cinéma, en physique et chimie, en sciences humaines, en maths, en sciences de la nature, les inventeurs, les génies de l’action)

Grâce aux méthodes statistiques, Claude Thélot a pu faire cinq observations:

1) Les génies sont presque exclusivement des hommes: parmi les 350 génie retenus, 8 sont des femmes (Marie -Curie ou Elisabeth 1er par ex.)

2) On remarque une rupture au 19ème siècle: 35% des génies ont vécu du 15ème au 18ème siècle, 36% sont du 19ème et 29% sont du 20ème siècle. Pourquoi cette rupture au 19ème siècle ? A cause de la forte croissance démographique et du décollage économique (l’État met en place une politique de recherche).

3) On remarque la prééminence de la France: 38% sont nés en France, 13% en Allemagne, 11% dans les Îles Britanniques.

gaussss4) En ce qui concerne l’origine sociale, 52% sont nés dans un milieu supérieur, 26% dans un milieu populaire et 22% dans un milieu moyen. Beaucoup de génie sont issus de milieux défavorisés d’où l’importance de l’explication biologique. Mais il y a tout de même un génie sur deux où l’environnement financier et social a du jouer un rôle notable.

5) Quant à l’éducation des génies, 16% ont bénéficié d’une formation rudimentaire (formation primaire sans apprentissage): surtout les artistes, compositeurs, inventeurs. 35% ont bénéficié d’une formation secondaire (formation primaire avec apprentissage). Et 49 % disposent d’une formation supérieur: surtout les scientifiques et philosophes.

Cinq autres constats sont intéressants:

1) Seulement 5% des génies sont issus de la paysannerie alors que, jusqu’au début du 20ème siècle, les pays étaient essentiellement ruraux.

2) En rapprochant la structure sociale des génies à celle de la structure globale, les génies ont 20 fois moins de chances d’être né dans un milieu populaire que dans un autre.

3) Il y a 54 fois plus de chances qu’un génie naisse dans une famille de cadre supérieur ou d’enseignant.

4) 6% des génies avaient un père pasteur (Euler, Riemann, Nietzsche, Hobbes,…) alors que les pasteurs représentent 0,15% des actifs dans les pays étudiés. En maths, 14% des génies sont issus de père pasteur d’où les familles de pasteur ont eu au moins 110 fois plus de chance que les autres de donner naissance à un mathématicien génial (car importance de la lecture chez les protestants).

5) On remarque une sur-représentation des juifs. Les trois plus grands génies l’étaient: Einstein, Freud et Marx.

250px_Hw_shakespeareddAlors comment expliquer le génie ? D’un coté il y a l’enfant d’or c’est-à-dire le génie qui n’a besoin de rien ni de personne pour exister (Mozart, Rimbaud, Pascal). Ici, le génie doit peu au contexte, sa source est biologique: il a un coté irruptif. De l’autre coté, il y a le génie porté et révélé c’est-à-dire du génie dormant qui a bénéficié de circonstances favorables (historiques et culturelles) qui l’ont réveillé. La cause biologique est nécessaire mais insuffisante: rôle important du milieu d’origine et du contexte économique et culturel (Bonaparte, Berlioz, Churchill,…). Enfin, en plus de l’enfant d’or et du génie révélé, il ne faut pas oublier les non-génies c’est-à-dire ceux qui n’ont pas été porté par les circonstances (des femmes par exemple…).

La liste des Génies est consultable dans L'origine des génies (2003, 180 pages, Seuil)

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jeudi 3 juillet 2008

La fin de la télévision

Pour Jean-Louis Missika, sociologue iconoclaste et ancien conseiller de Michel Rocard, on assiste progressivement à La fin de la télévision (2006, 108 pages, Seuil). Sa thèse est la suivante: on entre dans un monde d’images omniprésentes (toujours plus d’images) et de média absent (toujours moins de télévision) mais ce n’est pas la télévision en tant que technologie qui disparaît mais la télévision en tant que média. Explications.

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La paléo-télévision, jusqu’au début des années 80, est le temps des chaînes publiques (2,5 chaînes en 1980). Avec la marque de l’État providence, la relation entre l’émetteur et le récepteur est alors une relation maître/élève où le téléspectateur est en position d’infériorité: il n’y a pas d’interaction possible.

Les principes de base de la néo-télévision sont la compréhension et la complicité entre l’émetteur et le récepteur. A l’âge précédent, la télévision était messagère, elle devient maintenant missionnaire: révéler la souffrance et reconstruire le lien social en donnant des clés pour gérer les crises individuelles (couple, sexualité, argent,…). La légitimité ne se fait plus à partir de l’expertise mais à partir du vécu: c’est l’identification et la compassion qui priment.

Pour passer à la néo-télévision, il fallait avoir une expérience riche et extraordinaire. Avec la post-télévision, il suffit d’être: n’importe qui peut venir parler de n’importe quoi. Les marques de différenciation entre celui qui parle et celui qui écoute disparaissent. La seule différence est que celui que je vois, contrairement à moi, passe à la télévision et le simple fait d’y être fascine le téléspectateur: on veut « passer à la télé ». Ainsi, la nouveauté de cet âge réside dans le fait que la télévision n’est plus le médiateur ou un simple lieu d’expression, elle est maintenant l’initiateur de l’épanouissement personnel.

Le cœur de la révolution de la télévision est dans la relation entre celui qui regarde et celui qui émet. En effet, dans sa quête d’autonomie, l’individu accepte de moins en moins les rendez vous imposés. La notion de chaîne, en tant qu’assembleur de programmes et d’organisation du temps, devient obsolète: chacun fait son programme.

L’hypersegmentation (la multiplication des chaînes) a inversé les rapports de force entre ceux qui organisent les événements et les diffuseurs: autrefois les producteurs d’événements devaient se soumettre aux exigences des chaînes mais aujourd’hui la concurrence entre les chaînes est telle que ces producteurs d’événements se retrouvent en position de force. Les chaînes, dont la fonction est d‘agencer des programmes, vont disparaître: on va assister à la vente direct au téléspectateur de l’événement qui l’intéresse par celui qui l’organise. Aux Etats-Unis, la NBA (la ligue de basket) a sa propre chaîne de télé. Ainsi, la démédiation, c’est-à-dire la disparition de l’intermédiaire entre les producteurs d’événements et les téléspectateurs, entraîne petit à petit la désintégration de l’espace publique (l‘être soi prime sur l‘être ensemble). L’événement devient le média: c’est cet événement exceptionnel qui est fédérateur et non plus la télévision.

Ainsi, avec Internet et la déprofessionnalisation une chaîne de télévision ne sera plus dans la situation actuelle où elle peut dire « je montre et ça existe, je ne montre pas et ça n’existe pas ». Jean-Louis Missika termine son livre en relevant les trois âges de l’information télévisée: 1) l’information-institution de la paléo-télévision, 2) l’information-spectacle de la néo-télévision, 3) l’information-fusion de la post-télévision dont la devise de cette dernière pourrait être: divertissement, transparence et émotion.

Posté par Benjamin Wolff à 18:38 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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