jeudi 25 octobre 2007
Pascal, le plus grand génie français ?
Blaise Pascal (17ème siècle) remplit les quatres critères du génie: c'est un créateur, fulgurant et précoce, acharné de travail, et multiple et polyvalent. Il fait partie des plus grands génies: mais que connaît-on de lui ?
Pour comprendre Pascal, on peut schématiser en disant que le point de départ de sa philosophie est l'opposition entre Epictète et Montaigne, puis le message chrétien comme sortie d'impasse. Je m'explique. Montaigne (expliqué ici) décrit un homme fragile, incertain et impuissant et combat l'orgueil de l'opinion et du savoir. Epictète (expliqué ici) peint au contraire la grandeur de l'homme, comme quelqu'un qui ne doit compter que sur lui-même. Pascal admire la grandeur du stoïcisme mais regrette d'Epictète qu'il n'ait pas vu la faiblesse humaine et Montaigne a fort bien décrit la faiblesse de l'homme mais n'a pas vu la grandeur de la créature de Dieu.
Par ces deux visions, Pascal veut élever l'homme et l'abaisser à la fois. A l'image du microscope et de la lunette astronomique (qui sont des inventions de son époque), l'homme est à la fois, infiniment petit et infiniment grand, "car enfin qu'est-ce que l'homme dans la nature ? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout." L'environnement de l'homme est défini par trois dimensions au sein desquelles s'opposent l'infiniment petit et l'infiniment grand. L'espace, avec l'atome et l'univers; le temps, avec l'instant et l'éternité; et l'esprit, avec l'inconscient (la machine humaine) et l'imaginaire. Le propre de l'homme est d'avoir conscience de la finitude de sa situation dans l'immensité des six infinis, et d'en avoir peur.
Ainsi, Pascal a remarqué que la condition humaine se définit par le refus de se laisser enfermer dans ces limites. On peut citer quatre façons d'échapper à cette finitude.
La première est de croire en la possibilité d'un devenir illimité avec le célèbre pari car " si votre religion est fausse, vous ne risquez rien à la croire vraie; si elle est vraie, vous risquez tout à la croire fausse."
La deuxième, celle qui me semble la plus actuelle, est de ne pas penser à sa finitude grâce au divertissement. Se divertir (sortie, musique, amis, travail, etc) consiste à faire de la vie un jeu pour ne plus penser à la mort: "la seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement, et cependant c'est la plus grande de nos misères. Car c'est cela qui nous empêche principalement de songer à nous, et qui nous fait perdre insensiblement". Ou encore: "nous courons sans souci dans le précipice après que nous avons mis quelque chose devant nous pour nous empêcher de le voir".
Le troisième consiste à assumer sa condition. En effet, "tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre". Enfin, on peut également tenter d'écarter les limites, par la science notamment.
Deux très bons livres sur Pascal: 1) Attali Jacques, Blaise Pascal ou le génie français 2) Brun Jean, La philosophie de Pascal
lundi 15 octobre 2007
Régis Debray et le dialogue des civilisations
Régis Debray signe un essai bref et percutant sur « un mythe contemporain: le dialogue des civilisations ». Ce progressiste qui ne croit plus aux progrès, tente de mettre à mal les européano-centristes navigant sur leurs certitudes et leurs illusions.
Le dialogue d’abord, n’a de sens que si il met en relation des gens qui pensent différemment: il faut donner et recevoir, et non s’autocongratuler sur la démocratie et les droits de l’homme.
Ensuite, « culture » désigne chez nous la culture de l’esprit, le travail personnel d’un individu sur lui-même (ministère de la culture ou lieux de culture). Etymologiquement, il se situe entre culte et agriculture. Une civilisation désigne une réalité collective plus profonde car elle comprend à la fois un état de société, un mode de vie, une religion et un ensemble de pays (l‘islam est une civilisation car il existe une organisation des états islamiques (OCI), contrairement au christianisme). Selon Régis Debray, il faut entendre par culture tout ce qu’une société s’accorde à tenir pour réel car nous ne donnons pas le même degré de réalité aux mêmes choses et cet indice dépend du prisme formé par l’ensemble des relations d’un groupe d’homme.
La culture divise alors que la technique universalise
Le monde technique (toujours nouveau) s’oppose à la multiplicité des mondes culturels (toujours le même). La culture fractionne l’espèce humaine en personnalités non inter changeables alors que la technique l’unit, en rendant nos objets inter opérables. Les téléphones portables, les 4x4, les satellites ou les codes barres voyagent partout alors que les calendriers, les manuels d’histoire ou les lieux de mémoires favorisent l’ethnocentrisme. Il y a 3000 langues parlées dans le monde mais une seule organisation de l’aviation civile internationale (OAC), avec un code technique anglais.
Ainsi, nous habitons une culture, non une technique. Nous habitons une langue mais nous nous servons d’un mac.
La technique ne veille pas sur la mondialisation
Internet structure le monde comme un réseau mais structurer le réseau comme un monde est une autre affaire: un réseau d’autoroute et de chemin de fer était indispensable pour faire l’Europe mais absolument insuffisant pour créer un quelconque sentiment d’identité. Un système technique ne crée pas un sentiment d’appartenance: il est universel mais n’a aucune saveur ni peau.
La mondialisation des objets s’accompagne de la tribalisation des sujets
L’idée forte du livre est certainement celle-ci: la mondialisation techno-économique s’avère être une balkanisation politico-culturelle. Comme si à chaque bon en avant dans les outillages, correspondait un bon en arrière dans les réflexes. Jamais les outils de communication n'ont été aussi performants et jamais les replis identitaires n'ont été si puissants: jamais les murs de séparation n'ont autant proliféré (Israël, Etats-Unis, Irak, Espagne, Irlande, Inde, etc.). On voit se multiplier des réflexes quasi-immunitaires, une volonté nouvelle de sauvegarde identitaire (par exemple en France le ministère de l'Intégration, de l'Identité nationale et de l'Immigration).
En conclusion, Régis Debray en appelle à rendre grâce aux écarts différentiels, à la coexistence de la diversité.
vendredi 12 octobre 2007
L'obscénité démocratique
Le secret d’ennuyer, disait Voltaire, est de vouloir tout dire. Et celui de dégoûter, de vouloir tout montrer. C’est sur ce credo que le très cultivé Régis Debray, philosophe et médiologue, signe son dernier opuscule.
En effet, « c’est parce que la République est une idée abstraite, une transcendance immanente qu’elle a besoin d’emblèmes, d’enceintes et d’apparat ». Le médiologue remarque qu’à l’époque de de Gaulle-Adenauer, on annonçait : la France rencontre l’Allemagne. On eu droit plus tard : le président Mitterrand et le chancelier Kohl. Puis Jacques Chirac et Angela Merkel. Ce sera demain Nicolas et Angela. En effet, le symbolique permet de distinguer un Etat d’une entreprise et un peuple d’une cible commerciale. Ainsi, on réduit le réel au visuel et le pensable au filmable. Plus va la décrispation politique, plus il y a crispation photogénique et plus la formalité s’allège, plus la communication prends du poids. Sous De Gaulle, le médiatique était à la botte du politique alors qu'aujourd’hui, ce sont les politiques qui sont les domestiques des journalistes.
Le gouvernement est devenu un grand journal télévisé et le président joue le rôle du rédacteur en chef. L’identification à un super-héros est devenu l’identification à un super-journaliste qui doit occuper le temps et fasciner l’auditoire. Jamais nos gouvernants n’ont été aussi visibles et jamais ils n’ont été aussi inefficaces. De Gaulle remarquait que "quand on est au sommet des affaires, la seule façon de sauvegarder son temps et sa personne, c’est de se tenir méthodiquement assez loin et assez haut". Aujourd’hui, il faut se tenir aussi près que possible des gens et coller au maximum au quotidien des Français : nous exigeons des sosies à notre taille.
Et Debray d’ajouter qu’il faut replacer ce changement politique dans un changement civilisationnel. Il constate la clôture de trois cycles. Le cycle du livre qui s’est ouvert au 16ème siècle: on est passé de la graphosphère à la vidéosphère. Le cycle de la République, laquelle est fondée sur le discours et l’école: la séduction s'est substituée à la conviction. Enfin, l’achèvement du cycle du socialisme et du prolétariat, c’est-à-dire de l’attente et de l’avenir.
jeudi 11 octobre 2007
Une brève histoire de l'avenir
Dans son dernier essai, Jacques Attali se muni d’une casquette de futurologue, où il dresse les grandes phases de l’histoire à venir.
Mais arrêtons nous un instant sur la première phase de l’avenir, celle de l’hyperempire, où la question fondamentale sera celle du temps. Le temps est la seule réalité vraiment rare: nul ne peut le produire, nul ne peut vendre celui dont il dispose, personne ne sait l’accumuler. L’objectif sera donc de faire de chaque minute de la vie une occasion de produire, d’échanger ou de consommer de la valeur marchande. Pour gérer ce temps marchand, deux industries domineront l’économie mondiale: l’assurance et la distraction. L’assurance, pour se protéger des aléas futures: ce sera notre obsession. A l’exemple de la FIFA qui, en 2003, a émis un emprunt spécifique pour couvrir à hauteur de 262 millions de dollars le risque d’une annulation de la finale de la coupe du monde 2006. La distraction, pour se distancier et se protéger du présent: ce sera notre façon d’oublier.
mardi 9 octobre 2007
La conception du corps dans 4 régions du monde
Qu'est-ce qu'un corps ? C'est à cette question qu'une équipe d'anthropologue nous invite à réfléchir au travers d'une exposition au musée du quai Branly, visitable jusqu'au 25 novembre 2007.
En Europe occidentale, la confrontation est celle du modèle divin et de l’exemplaire conforme. Le corps, en tant que chose séparée, est l’invention du christianisme. L’homme a été créé à l’image de Dieu et c’est l’incarnation (où le verbe se fait chair) qui institue le rapport entre Dieu et la créature. Même dans un monde déchristianisé, nous vivons toujours sous le régime de l’incarnation d’un modèle, qui fut d’abord divin et qui est aujourd’hui biologique. Ainsi le corps est toujours représentation, mais le modèle s’est transformé (idéal de beauté, de jeunesse,…).
En Nouvelle-Guinée, la confrontation est celle du masculin et du féminin. Le corps est formé par le mélange du père (le sperme) et de la mère (le sang). Fait d’une charpente osseuse masculine contenue dans une enveloppe charnelle féminine, le corps du garçon ou de la fille est toujours marqué par la présence de l’autre sexe. Mais le corps masculin doit être transformé, en quittant l’enveloppe féminine, pour continuer le clan paternel (par saignées, vomissements, rites homosexuels, etc.).
En Amazonie, la confrontation est celle de l’humain et du non-humain. Le corps n’est pas quelque chose de stable. Sa forme dépend de la relation entre celui qui perçoit et celui qui est perçu, relation liée au régime alimentaire. Si l’autre mange comme moi et avec moi, je le vois sous forme humaine. S’il peut être mangé par moi ou me manger alors il n’est pas un humain et m’apparaît comme une proie ou un prédateur. Le corps humain (ou plutôt l’humanité d’un corps) est la matérialisation d’une relation d’identité. D’autres dispositions, inscrites dans le corps, sont signalées par le vêtement et l’ornement (les dents ou griffes indiquent la disposition prédatrice, la luminosité signale la puissance de séduction,etc.).
vendredi 5 octobre 2007
L'herbe du diable
La découverte du tabac s'est faite dans le nouveau monde, par christophe colomb. Les premiers découvreurs ont vu des indiens qui fumaient. Mais à cette époque, les indiens ne sont pas considérés comme des hommes. Et le fait de voir sortir de leurs narines et de leurs bouches de la fumée va les faire passer pour des diables. C'est pourquoi l'herbe utilisée sera pour la première fois appelée l'herbe du diable...
Ce qui est magnifique, c'est que fumer échappe à la raison et à l'entendement: c'est presque mystique. On dit même que la fumée de la cigarette, c'est la métaphore de l'idée. Fumer, c'est cette joie malhonnête qui permet de mettre le sablier à l'horizontal. Chaque cigarette est une courte vacance, une trêve divine, le congés d'une minute; offrant à qui le souhaite, la possibilité plusieurs fois quotidiennement de tuer le temps. Bref, c'est le 6ème doigt de la main.
mercredi 3 octobre 2007
Petite anthropologie du tatouage
Les premières pratiques de tatouage, dont on a connaissance, datent du néolithique avec Otzi (3500 av. J-C). Ensuite, la marque corporelle a été utilisé pour désigner les Hommes à qui on a supprimé leurs droits: esclaves et criminels dans la Grèce antique puis à Rome. En France, jusqu'à la révolution française, une inscription judiciaire permet de déposséder l'individu de sa souveraineté (une fleur de lys accompagnée d'un V sur le front du voleur, des lettres GAL pour le passage aux galères,...). Stoppées en 1791, ces pratiques (dont la flétrissure) seront rétablis par Napoléon puis définitivement abolis en 1852.
C'est au 19ème siècle que se développe le tatouage et c'est précisément parce que les populations les plus concernées sont des marins, des détenus, des soldats et des prostitués que celui ci est associé à la primitivité de celui qui y recourt (dissidence sociale, valorisation de la douleur,...).
Le tatouage a longtemps été un stigmate volontaire, une manière de se retrancher symboliquement de la société en affichant un signe suscitant une réaction négative. La ré-appropriation du tatouage dans les 70' (culture punk, skinheads) est justement fondée sur cette mauvaise réputation. C'est dans ces années qu'on passe du tag au mur au tag au corps.
Au delà de la fonction décorative des écritures au corps, je vois cinq significations modernes du tatouage et du piercing. Echapper à l'anonymat, c'est-à-dire se faire re-marquer sur le corps et par les autres; prendre symboliquement possession de soi, c'est-à-dire signer son corps pour rompre le lien de dépendance avec les parents; mettre en mémoire des moments clé de l'existence; se sentir reconnu en rejoignant les autres pour désormais exister comme tatoué; enfin, il comporte une efficacité symbolique susceptible de changer le rapport au monde. Ainsi, ce qu'il y a de plus profond, c'est la peau.






























