samedi 19 juillet 2008
Edith Stein, philosophe crucifiée
Edith Stein n’est pas connue en France. Elle compte pourtant parmi ces génies qui sont sans œuvre: ceux-là sont en général des mystiques qui ont trouvé une voie inédite, un chemin sur mesure. Dans un livre intitulé Mort et vie d’Etith Stein (2007, Grasset, 194 p.), le romancier Yann Moix résume assez bien son parcours:
« Ce livre raconte l’histoire d’une femme (1891-1942) qu’on a tour a tour nommé Edith dans sa famille, Fraulein Edith Stein au lycée, Doktor Edith Stein à l’université, sœur Thérèse au Carmel, matricule 44074 à Auschwitz, et sainte Thérèse Bénédicte de la Croix au ciel. »
« Aussi vivais-je dans l’illusion que tout en moi était bien, comme c’est souvent le cas chez les incroyants qui ont un idéal moral très élevé: dès lors qu’on s’enthousiasme pour le bien, on s’imagine être bon soi-même. »
De 1911 à 1916, elle suit des études de germanistique, de psychologie, d’histoire et surtout, de philosophie. Surdouée, elle travaille plus que les autres. Elle a peur de n’être pas aussi intelligent qu’eux, ce qui est une preuve d’intelligence. Elle connaît les souffrances que lui vaut l’engagement philosophique. En effet, Edith prépare sa thèse sur le concept d’Einfühlung (l’expérience inter-subjective), auprès de Husserl, le père de la phénoménologie. Le biographe Joachim Bouflet raconte « qu’elle abat un travail considérable, presque chaque jour sur la brèche de six heures du matin à minuit, ne s’interrompant que pour une rapide collation qu’elle prend toute seule, gardant à son chevet un crayon et du papier pour noter les pensées qui viendraient au cours de la nuit entre deux phases d’un sommeil. »
Devenue assistante du philosophe Husserl, un de ses amis l’évoque: « Edith était une phénoménologue-née. Son esprit clair, sobre, objectif, son regard sans dissimulation, son objectivité absolue, l’y prédestinaient. »
La phénoménologie est l’étude de la conscience dans son rapport avec les choses elles-mêmes, les choses telles qu’elles sont vraiment. Alors que Kant impose sa loi aux choses, les choses imposent la leur à Husserl. Le mot d’ordre de ce dernier à ses étudiants était: « revenir aux choses elles-mêmes. » Il leur demande « d’aller aux choses et de leur demander ce qu’elles disent d’elles-mêmes, obtenant ainsi des certitudes qui ne résultent nullement de théories préconçues et d’opinion non vérifiées. » Edith est dans cette attitude humble de soumission à l’objet: elle a cette faculté d’éteindre son propre moi, de s’oublier afin de voir les choses telles qu’elles sont, d’observer la réalité toute nue.
Lors d’une nuit de l’année 1921, Edith Stein lit l’intégralité des mémoires de sainte Thérèse d’Avila (Vie). Elle découvre alors que la vérité éternelle brille dans l’Église, et non dans l’université: Edith se convertit à la foi catholique. Elle ressent la grâce qui permet le passage du consentement intellectuel (acte de foi) à l’adhésion aimante (vie de foi). Son leitmotiv devient: enraciner toute chose dans le dialogue avec Dieu. Mais cette conversion est à replacer dans son contexte: tous les phénoménologues de cette époque se sont convertit au catholicisme. Joachim Bouflet précise que « comparée à sa manière d’agir, l’œuvre d’Edith Stein est presque sans importance, et pourtant elle fut importante. » Son œuvre et sa vie se confondent.
« Plus un être vit recueilli au plus intime de son âme, plus fort est-ce rayonnement qui provient de lui et qui attire les autres à sa suite. »
« Sois devant chaque regard ce que tu es. Il faut être dans le regard de tous ce que l’on est dans le regard de Dieu. »
Celle qui jadis milita pour le droit de grève et pour le droit de vote des femmes entra en 1933 au carmel de Cologne. A ce moment là, Edith prend conscience des actes antisémites perpétrées un peu partout en Allemagne. Elle écrit alors au pape (Pie XI) lui demandant de rédiger une encyclique condamnant l’antijudaïsme: sans réponse (même si plusieurs évêques prennent ouvertement position contre le nazisme).
Edith Stein, au tempérament de feu, gardera sa lucidité, son silence, son abandon à l’autre jusqu’à Auschwitz où elle sera gazées avec sa sœur en 1942. Edith est béatifiée en 1987 (déclarée bienheureuse), canonisée en 1998 (déclarée sainte), et elle est depuis 1999 copatronne de l’Europe.
Selon Yann Moix, Edith Stein est celle qui démontre le mieux l’idée selon laquelle il n’existe pas d’incompatibilité entre le judaïsme et le catholicisme: ils ne s’excluent pas mais ils s’approfondissent l’un et l’autre. Il ajoute en outre que croire ou ne pas croire en Dieu chez les juifs n’a aucun sens: c’est lire ou ne pas lire - c’est étudier ou ne pas étudier les textes sacrées. Alors que chez les chrétiens on peut avoir la foi en une fraction de seconde en étant foudroyée, chez les juifs il faut des années pour « croire ».
3 sources: 1) Un documentaire sur Edith Stein (gratuit ici) 2) Mort et vie d'Edith Stein de Yann Moix 3) Edith Stein - philosophe crucifiée de Joachim Bouflet
jeudi 17 juillet 2008
Petite sociologie des seins nus
Voilà un thème qui peut paraître très banal, impertinent et peu légitime. Mais le sociologue Jean-claude Kaufman nous apprend le contraire dans un de ses livres: Corps de femmes, regards d’hommes. Enlever son haut de maillot à la plage n’est pas un geste simple et naturel mais il s’inscrit dans un ensemble de règles de comportement, définissant qui a le droit de faire quoi et comment...
La mode du monokini apparaît en 1964 à Saint-Tropez. Le sociologue nous montre dans son ouvrage que la femme a 3 corps et que l'homme la regarde de trois manières différentes, passant sans cesse de l'un à l'autre type de perception: banal, sexuel et beau.
1) L'effet de banalisation peut expliquer le fait que les seins soient un objet habituellement érotique et non érotique sur la plage. Dans son enquête, les phrases qui reviennent sont: "tout le monde fait comme ça", "on est toute faite pareil", "plus personne ne fait attention".
2)Le corps sexuel est écrasé par le poids du banal. Le corps sexuel est parfois présenté par quelques petits gestes de provocation. Mais c’est principalement la plage qui les interprète ainsi, et ce sont surtout les hommes qui construisent le corps érotique dans leur imaginaire, qui ont ce rêve dans leur regard.
3)Le corps esthétique vient en renfort, assurant la tranquillité balnéaire en déviant les pulsions sexuelles, parce que avouer sur la plage que parfois on regarde les beaux seins c’est supprimer le coté voyeur et sexuel.
Le sein est donc très ambigu sur la plage et les jeux de regards ainsi que les représentations de chacun conduisent la femme à voyager sans cesse entre les trois corps: toute la communication se fait par le regard. Le système de regards définit les codes de comportement de la plage: chacun observe chacun même involontairement. Et puis chacun observe comment il est observé. Les observations permettent alors de définir le geste adéquat. Ainsi entre le paysage, le regard accroché, le regard réflexe, le stéréotype du mateur, l’art du voir sans regarder, le regard normal…, chacun contrôle l’autre en construisant des limites, séparant ce qui peut être fait de ce qui est déconseillé. Les limites sont géographiques, morphologiques et comportementales.
Géographique: la frontière autorisée se trouve à la limite du sable (difficile de s’exposer à la campagne, dans un parc). Comportementales: lorsqu’une femme s’expose seins nus à la plage, le couché à tendance à devenir légitime et normal, le debout anormal et critiquable et des regards de soupçons (féminins) apparaissent ainsi que des regards d’intérêts (masculins). Morphologiques: la plage n’interdit pas les seins nus debout mais pour le faire il faut respecter un certain nombre de règles implicites. La capacité des gestes autorisée par la plage est d’abord donnée en fonction du niveau de beauté: plus la morphologie s’éloigne du modèle normal (vieux seins, trop remuants,…) plus les positions devront être discrètes ou immobiles. Il faut ensuite que les déplacements soient justifiés car se promener sans aucun but ne peut être rapporté qu’à une volonté de se montrer. Enfin, l’aisance et la grâce des gestes suppriment la gêne et les regards suspects.
Ainsi ce qui est permis aux uns ne l’est pas aux autres et il est des postures et des manières qui sortent du cadre admis. Mais quand on interroge la plage, la liberté individuelle semble être la règle officielle absolu. En effet, Jean-Claude Kaufman nous indique que lors de son enquête la phrase la plus répétée sur la question de la légitimité des seins nus est: « Chacun fait ce qu’il veut, c’est la liberté ».Mais le désir de critiquer est toujours présent. Alors comment expliquer ce double discours « chacun fait ce qu‘il veut, mais… ». En fait, les deux logiques ne sont pas situées au même niveau cognitif. D’abord le principe de tolérance vient de la réflexion la plus consciente et le désir de critiquer est ressenti de l’intérieur du corps: c’est plus fort que soi. Le langage est le moyen d’évoquer la liberté de chacun à montrer ses seins ou pas. Par contre la critique est peu bavarde, c’est le regard qui est l’arme principale. Le regard est attiré par le sein très beau ou très laid, avant même que la réflexion consciente n’ait eu le temps de diriger le regard. La cause étant une sorte de système de pensée clandestin intériorisée.
L’avis personnel des gens sur les seins nus est ainsi en trois temps; premier temps: le principe général de liberté, deuxième temps: la position personnelle de neutralité, troisième temps: les limites qu’il faut cependant admettre. Cela donne: « chacun fait ce qu’il veut, tout le monde peut. Mois je suis ni pour ni contre. Mais il y a des seins qui ne sont pas toujours très beau à regarder. »
La pratique des seins nus est aujourd’hui normale. Mais à condition que les seins soient eux-mêmes normaux. Car si les seins nus sont anormaux, la pratique devient alors anormale et perd de son invisibilité, de sa banalité. Mais pourquoi est on attiré par l‘anormalité? Le normal vise à confirmer les schémas habituels alors que l’anormalité exige un travail considérable. En effet, celle-ci nous interpelle car elle remet en cause la norme qui est au cœur de la construction de la réalité. Elle pousse à voir et à penser le bizarre, à lui donner une place par rapport au normal, si l’on confirme les règles antérieures ou si on change les règles du jeu. Le normal dépend de la multiplicité des micros interactions de la plage.
Mais la plage n’aime pas trop penser, c‘est les vacances. A la plage, on n’a pas très envie de réfléchir. D’ailleurs, on y fait même plus attention.
lundi 14 juillet 2008
Le Tibet pour les Nuls
Après Le Christ philosophe, Frédéric Lenoir reprend sa plume et son style pédagogique pour nous expliquer en 20 clés le Tibet. Historien et directeur du Monde des religions, le tibétologue nous invite l’instant de 237 pages à dépasser l’émotion médiatique suscitée par les événements de mars 2008.
Trois parties divisent son exposé : le Tibet traditionnel, les enjeux de l’invasion chinoise et les solutions à la crise.
Le Tibet traditionnel :
Dans le débat actuel, deux visions s’opposent : le gouvernement chinois (et la communauté internationale) affirme que le Tibet est une région de la Chine, officiellement créée en 1965, quinze ans après la libération de Mao, et qui s’appelle « la région autonome du Tibet » : sa taille fait deux fois la France. Pour les Tibétains, leur pays est une nation souveraine, envahi puis colonisé à partir de 1950 par son voisin : sa taille fait sept fois la France. Les faits donnent raison aux Tibétains : le Tibet historique a constitué grosso modo du VIIe jusqu’au milieu du XXe siècle sept fois la France. Depuis 1965, la région autonome du Tibet constitue 1/3 de sa superficie d’origine.
Alors que la chine est une vaste plaine, le Tibet est montagneux. Le Tibétain (mystique et rêveur) est plutôt individualiste alors que le Chinois (pragmatique et matérialiste) est avant tout soumis au groupe et à ses intérêts. Cette différence s’explique par deux types de religiosité : c’est le confucianisme qui représente le mieux l’esprit chinois. En une phrase, il consiste à s’incliner devant l’ordre naturelle des choses et à respecter les hiérarchies sociales (ceci explique partiellement pourquoi les Chinois s’accommodent du régime communiste). A l’opposé, le bouddhisme est au cœur de l’identité tibétaine : celui-ci consiste à détecter l’origine de la souffrance (le désir) pour l’éliminer et aboutir à la libération définitive (le nirvana).
L’institution politique du Dalaï-Lama existe au Tibet depuis le XVIIe siècle. L’actuel chef spirituel et temporel du pays des neiges se nomme Tenzin Gyatso, 14e Dalaï-Lama, et exilé en Inde depuis 1959. Le Dalaï-Lama est défini grâce à un processus de recherche de réincarnation du maître décédé précédemment. Selon la tradition, l’enfant doit reconnaître les objets ayant appartenu à sa précédente réincarnation (parmi d‘autres objets) pour qu’il puisse plus tard prétendre gouverner.
Les enjeux de l’invasion chinoise :
Le gouvernement chinois proclame haut et fort que l’armée populaire de libération a affranchi les Tibétains du joug de la féodalité : ceci est exact. Comme dans l’Occident médiéval, la féodalité impliquait un cloisonnement entre catégories sociales dont il était fort difficile de sortir. Mais si les Chinois ont colonisé le Tibet (aujourd’hui il y a 5,5 millions de Tibétains et 7 millions de Chinois au Tibet !) c’est avant tout pour les nombreux atouts dont il dispose.
Pour la Chine, le Tibet représente tout d’abord des enjeux stratégiques et militaires : en effet, l’occupation du Tibet permet d’élargir les frontières à l’ouest et donc de se mettre à l’abri d’une menace indienne. Ensuite, les enjeux sont économiques : le Tibet est le château d’eau de l’Asie où naissent les plus grand fleuves asiatiques (cet atout suffit à justifier la répression).
Si la communauté internationale n’a pas réagi lors de l’invasion du Tibet en 1950, c’est parce que le contexte naissant de la guerre froide rendit tout débat sur le Tibet impossible. Les cinquante années suivantes ont été marquées par un véritable génocide culturelle c’est-à-dire la destruction de tous les signes extérieurs du bouddhisme. Aujourd’hui, Lhassa compte plus de 300 bordels, soit le taux le plus élevé des villes chinoises en proportion de la population. Au final, le bilan est dramatique : sur 6 millions de Tibétains, on évalue entre 600 000 et 1,2 million le nombre de morts (famine, extermination, suicide). Les Chinois ont certes modernisé le Tibet (routes, ponts, hôpitaux…), mais une société à double vitesse se crée : seuls les colons chinois en profitent.
En outre, d’autres peuples réclament leur autonomie : ceci n’apparaît que très rarement dans les médias. Ainsi, 60 % du territoire de la Chine n’est pas chinois ! Il existe 56 ethnies en Chine dont 93 % de Han. Les 7 % sont des peuples conquis : la Mongolie intérieure (créée en 1947 avec 9 millions de Mongols) et le Xinjiang (créé en 1955 avec 6 millions de Ouïgours) sont les deux régions avec le Tibet représentant un enjeu majeur pour la Chine. Ainsi, la Chine ne peut pas se permettre de désagréger son empire car son territoire se réduirait de moitié !
Les solutions à la crise :
Le Dalaï-Lama ne demande pas l’indépendance car comme lui avait dit Deng Xiaoping en 1980, « tout est négociable sauf l’indépendance ». Il se contente donc de réclamer plus d’autonomie culturelle (exemple : la réintroduction de la langue tibétaine à l’école). Mais ce que veulent les autorités chinoises, c’est que le Dalaï-Lama admette publiquement que le Tibet a toujours appartenu à la Chine (ce qui est historiquement faux). D’autres, des mouvements plus radicaux de jeunes Tibétains, n’attendent plus rien du Dalaï-Lama et des négociations, ils revendiquent le Tibet libre : ce sont eux qui sont à l’origine des révoltes de mars 2008.
En outre, le chef bouddhiste ne réclame pas le boycott des jeux Olympiques, et face aux débordements anti-chinois (des civils chinois ont été lynchés au Tibet), il a même menacé de démissionner de son poste de chef temporel.
La Chine est aujourd’hui un état totalitaire : parti unique, propagande d’État, terreur de masse (il y aurait entre 4 et 6 millions de détenus dans les camps de rééducation) et contrôle de la pensée intime (exemple : un Tibétain subit la torture s’il dispose d’une photo du Dalaï-Lama chez lui). C’est pourquoi, l’opinion public chinoise est entièrement endoctrinée par le discours officiel et ne fait que répéter ce qu’elle entend. Même s’il tape « Tibet » ou « Dalaï-Lama » sur Google, le Chinois tombera sur la propagande gouvernementale : 30 000 cyberpoliciers travaillent jour et nuit à purger le net de toute information gênante.
Il existe un fossé entre le maigre soutien de la communauté internationale et le formidable capital de sympathie qu’il suscite. En effet, le dossier tibétain est un vieux tabou dans les instances internationales (surtout à l’ONU) car la Chine représente 12 % des échanges économiques mondiaux (4e puissance économique du monde). Dans son livre, Lenoir se demande pourquoi ce si petit peuple suscite un tel courant de sympathie partout dans le monde ? Pour 3 raisons : le mythe du Tibet magique, la personnalité singulière du Dalaï-Lama et l’intérêt occidental croissant pour le bouddhisme tibétain.
Comme beaucoup de monde, Frédéric Lenoir s’interroge sur les raisons de l’attribution des jeux Olympiques à Pékin. En tout cas, « il aurait fallu assortir l’acceptation de la candidature de Pékin d’un cahier de charges très précis concernant le respect des droit les plus fondamentaux de la personne humaine ». Maintenant, le boycott n’est pas souhaitable car il pénaliserait les athlètes et les Tibétains : la répression serait encore plus terrible. L’auteur du livre est pessimiste : « C’est triste à dire, mais il est trop tard pour exercer une véritable pression utile sur Pékin. La seule solution pour parvenir à une solution politique acceptable pour les Tibétains ne peut venir que d’un changement de régime en Chine ».
vendredi 11 juillet 2008
L'éthique protestante de Max Weber
Qui a raison ? Quelle est la thèse originelle de Weber ?
Reprenons l’une des deux études les plus célèbres en sociologie: L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1905), de Max Weber, le fondateur de la sociologie (avec Durkheim, auteur du suicide: l’autre étude célèbre). Sur ce sujet, le 20ème siècle a vu naître deux courants: les opposants à la thèse de Weber selon laquelle, disent-ils, le protestantisme est la cause du capitalisme et les défenseurs de Weber affirmant que le sociologue allemand n’a pas cherché à établir une relation de cause à effet entre l’émergence du protestantisme et le développement du capitalisme mais plutôt à décrire une « affinité » entre les deux phénomènes.
La question centrale à laquelle cherche à répondre l’ouvrage est: comment les activités lucratives sont passées du statut de réprouvées moralement à celui de véritable valeur éthique ? Il convoque Luther et Calvin pour y répondre. Selon l’auteur, on doit au premier le caractère éthique de l’esprit du capitalisme avec sa conception du métier, c’est-à-dire définie comme une vocation (un appel spécifique de Dieu): le métier devient un devoir. Au second, on doit le caractère rationaliste de l’esprit du capitalisme avec sa conception de la prédestination (Dieu aurait choisi de tout temps ses élus et ses réprouvés): la réussite économique (et l’honnêteté) est un signe d’élection et le croyant calviniste rationalise sa conduite de vie pour assurer son élection.
Ainsi, à partir du 16ème siècle, les pasteurs protestants prônaient une morale pratique reposant sur deux choses: une utilisation systématique du temps pour le travail et une attitude ascétique de renoncement à tous les plaisirs immédiats de la vie; ce qui a favorisé un habitus capitaliste (hausse de la productivité, épargne propice à l’accumulation du capital,…). Mais entendons nous biens, pour Weber, la caractéristique principale du capitalisme n’est pas la recherche du profit en tant que tel (cela existe depuis la nuit des temps) mais la recherche du profit en tant qu’il permet l’investissement productif et non la satisfaction des désirs immédiats; avec en outre la séparation de deux comptabilités: celle de l’entreprise et celle de l’entrepreneur destinée à sa jouissance privée.
Les opposants à la thèse de Weber ne critiquent pas le lien entre les deux phénomènes mais l’universalité d’un tel rapport. Weber aurait oublié l’existence des pays capitalistes sans protestantisme (l’Italie par exemple): mais Weber ne parle pas du capitalisme en général mais d’un certain type de capitalisme « moderne » (comme "développement indéfini d’une production rationnelle"). Il aurait également oublié l’existence des pays protestants sans capitalisme (l’Écosse par exemple): mais les textes pastoraux du 17ème siècle insistent sur l’application dans le travail, condamnent la paresse et la jouissance immédiate donc l’émergence d’un esprit propice au commerce ne suffit pas à déclencher le développement économique. Ici, l’esprit du capitalisme ne suffit pas à développer les structures capitalistes.
samedi 5 juillet 2008
L'origine des génies
Claude Thélot, polytechnicien, s’est amusé à recenser 350 génies classés en trois catégories: les purs génies (ils font l’unanimité), les hommes exceptionnels (un peu moins de suffrage) et les hommes remarquables. Sachant que les quatre critères du génie sont: 1) créateur d’œuvre, 2) fulgurant, 3) Acharné du travail, 4) Multiple (polyvalent), il a tenté de comprendre l’origine du génie, ses conditions d‘émergence: plutôt biologique ou culturelle ?
1) Les génies sont presque exclusivement des hommes: parmi les 350 génie retenus, 8 sont des femmes (Marie -Curie ou Elisabeth 1er par ex.)
2) On remarque une rupture au 19ème siècle: 35% des génies ont vécu du 15ème au 18ème siècle, 36% sont du 19ème et 29% sont du 20ème siècle. Pourquoi cette rupture au 19ème siècle ? A cause de la forte croissance démographique et du décollage économique (l’État met en place une politique de recherche).
3) On remarque la prééminence de la France: 38% sont nés en France, 13% en Allemagne, 11% dans les Îles Britanniques.
4) En ce qui concerne l’origine sociale, 52% sont nés dans un milieu supérieur, 26% dans un milieu populaire et 22% dans un milieu moyen. Beaucoup de génie sont issus de milieux défavorisés d’où l’importance de l’explication biologique. Mais il y a tout de même un génie sur deux où l’environnement financier et social a du jouer un rôle notable.
5) Quant à l’éducation des génies, 16% ont bénéficié d’une formation rudimentaire (formation primaire sans apprentissage): surtout les artistes, compositeurs, inventeurs. 35% ont bénéficié d’une formation secondaire (formation primaire avec apprentissage). Et 49 % disposent d’une formation supérieur: surtout les scientifiques et philosophes.
Cinq autres constats sont intéressants:
1) Seulement 5% des génies sont issus de la paysannerie alors que, jusqu’au début du 20ème siècle, les pays étaient essentiellement ruraux.
2) En rapprochant la structure sociale des génies à celle de la structure globale, les génies ont 20 fois moins de chances d’être né dans un milieu populaire que dans un autre.
3) Il y a 54 fois plus de chances qu’un génie naisse dans une famille de cadre supérieur ou d’enseignant.
4) 6% des génies avaient un père pasteur (Euler, Riemann, Nietzsche, Hobbes,…) alors que les pasteurs représentent 0,15% des actifs dans les pays étudiés. En maths, 14% des génies sont issus de père pasteur d’où les familles de pasteur ont eu au moins 110 fois plus de chance que les autres de donner naissance à un mathématicien génial (car importance de la lecture chez les protestants).
5) On remarque une sur-représentation des juifs. Les trois plus grands génies l’étaient: Einstein, Freud et Marx.
Alors comment expliquer le génie ? D’un coté il y a l’enfant d’or c’est-à-dire le génie qui n’a besoin de rien ni de personne pour exister (Mozart, Rimbaud, Pascal). Ici, le génie doit peu au contexte, sa source est biologique: il a un coté irruptif. De l’autre coté, il y a le génie porté et révélé c’est-à-dire du génie dormant qui a bénéficié de circonstances favorables (historiques et culturelles) qui l’ont réveillé. La cause biologique est nécessaire mais insuffisante: rôle important du milieu d’origine et du contexte économique et culturel (Bonaparte, Berlioz, Churchill,…). Enfin, en plus de l’enfant d’or et du génie révélé, il ne faut pas oublier les non-génies c’est-à-dire ceux qui n’ont pas été porté par les circonstances (des femmes par exemple…).
La liste des Génies est consultable dans L'origine des génies (2003, 180 pages, Seuil)
jeudi 3 juillet 2008
La fin de la télévision
Pour Jean-Louis Missika, sociologue iconoclaste et ancien conseiller de Michel Rocard, on assiste progressivement à La fin de la télévision (2006, 108 pages, Seuil). Sa thèse est la suivante: on entre dans un monde d’images omniprésentes (toujours plus d’images) et de média absent (toujours moins de télévision) mais ce n’est pas la télévision en tant que technologie qui disparaît mais la télévision en tant que média. Explications.
Les principes de base de la néo-télévision sont la compréhension et la complicité entre l’émetteur et le récepteur. A l’âge précédent, la télévision était messagère, elle devient maintenant missionnaire: révéler la souffrance et reconstruire le lien social en donnant des clés pour gérer les crises individuelles (couple, sexualité, argent,…). La légitimité ne se fait plus à partir de l’expertise mais à partir du vécu: c’est l’identification et la compassion qui priment.
Pour passer à la néo-télévision, il fallait avoir une expérience riche et extraordinaire. Avec la post-télévision, il suffit d’être: n’importe qui peut venir parler de n’importe quoi. Les marques de différenciation entre celui qui parle et celui qui écoute disparaissent. La seule différence est que celui que je vois, contrairement à moi, passe à la télévision et le simple fait d’y être fascine le téléspectateur: on veut « passer à la télé ». Ainsi, la nouveauté de cet âge réside dans le fait que la télévision n’est plus le médiateur ou un simple lieu d’expression, elle est maintenant l’initiateur de l’épanouissement personnel.
Le cœur de la révolution de la télévision est dans la relation entre celui qui regarde et celui qui émet. En effet, dans sa quête d’autonomie, l’individu accepte de moins en moins les rendez vous imposés. La notion de chaîne, en tant qu’assembleur de programmes et d’organisation du temps, devient obsolète: chacun fait son programme.
L’hypersegmentation (la multiplication des chaînes) a inversé les rapports de force entre ceux qui organisent les événements et les diffuseurs: autrefois les producteurs d’événements devaient se soumettre aux exigences des chaînes mais aujourd’hui la concurrence entre les chaînes est telle que ces producteurs d’événements se retrouvent en position de force. Les chaînes, dont la fonction est d‘agencer des programmes, vont disparaître: on va assister à la vente direct au téléspectateur de l’événement qui l’intéresse par celui qui l’organise. Aux Etats-Unis, la NBA (la ligue de basket) a sa propre chaîne de télé. Ainsi, la démédiation, c’est-à-dire la disparition de l’intermédiaire entre les producteurs d’événements et les téléspectateurs, entraîne petit à petit la désintégration de l’espace publique (l‘être soi prime sur l‘être ensemble). L’événement devient le média: c’est cet événement exceptionnel qui est fédérateur et non plus la télévision.
Ainsi, avec Internet et la déprofessionnalisation une chaîne de télévision ne sera plus dans la situation actuelle où elle peut dire « je montre et ça existe, je ne montre pas et ça n’existe pas ». Jean-Louis Missika termine son livre en relevant les trois âges de l’information télévisée: 1) l’information-institution de la paléo-télévision, 2) l’information-spectacle de la néo-télévision, 3) l’information-fusion de la post-télévision dont la devise de cette dernière pourrait être: divertissement, transparence et émotion.
samedi 14 juin 2008
Comment manipuler l'opinion en démocratie
Trois phénomènes majeurs ont défini le 20ème siècle: 1) la progression de la démocratie, 2) l’augmentation du pouvoir des entreprise, 3) le déploiement massif de la propagande par les entreprises. Edward Bernays (1891 - 1995), neveu de Sigmund Freud, a largement contribué au développement du 3ème phénomène. Né à Vienne puis émigrant aux Etats-Unis, Bernays est considéré comme le créateur des relations publiques (autrement dit, la manipulation de l’opinion) et c’est dans une quinzaine de livres dont Propaganda qu’il expose son savoir faire.
Parmi les innombrables campagnes de Bernays, deux sont particulièrement intéressantes: la première est d’avoir contribué à modifier l’opinion publique sur le rôle des États-Unis dans la première guerre mondiale et la deuxième est d’avoir amené les femmes américaines à fumer. Plus précisément, la première s’inscrit dans le cadre de la commission Creel: pendant la campagne présidentielle de 1916, Wilson avait promis de ne pas entrer en guerre, mais une foi élu, il change d’avis et crée explicitement cette commission de propagande pour renverser l’opinion publique à son compte. La diffusion se fait par presse, films, posters, brochures, caricatures et avec les « four minute men »: il s’agit de personnes bien en vue dans leur communauté, qui prennent soudain la parole dans des lieux publics (théâtre, église, banque, etc.) afin de réciter un discours qui fait valoir le point de vue gouvernemental. Le succès de la commission étonne Bernays.
Plus spectaculaire est d’avoir amené les femmes américaines à fumer. En 1929, le président de l’American Tobacco Co. constate que le tabou qui interdit à une femme de fumer en public le prive de la moitié du marché. Celui-ci embauche Bernays qui va comprendre par la psychanalyse que la cigarette est le symbole du pouvoir sexuel masculin (le pénis): le but est donc de faire comprendre aux femmes que fumer à leur tour serait un élément de contestation de ce pouvoir. Pour cela, Bernays embauche des comédiennes, qui lors d’une fête célèbre, vont sortir des cigarettes (devant journalistes et photographes qui avaient été prévenus). Ces comédiennes expliquent alors qu’elles allument les « flambeaux de la liberté ». Rapidement, les ventes de cigarettes explosent.
Au début des années 20, Bernays remarque que les individus achètent uniquement ce dont-ils ont besoin: le nécessaire. Il va répandre l’idée que les entreprises ne doivent pas satisfaire des besoins mais des désirs par « l’excitation d’un nerf à un endroit sensible ». Les industriels ne peuvent plus se permettre d’attendre le client: Bernays montre aux firmes comment pousser les gens à vouloir des choses dont-ils n’ont pas besoin en associant les marchandises à leurs désirs inconscients. Et en satisfaisant ces désirs cachés et égoïstes, on rend les gens heureux et dociles. On peut enfin noter que le numéro deux nazi, Joseph Goebbels, s’est inspiré des travaux de Bernays, lequel s’en est ensuite sincèrement étonné…
Ici, une conférance passionante sur Bernays et là, son livre Propaganda gratuitement accessible en ligne.
mardi 4 mars 2008
Le Christ Philosophe
Fin 2007, Frédéric Lenoir publie un ouvrage très didactique et passionné, Le Christ philosophe (chez Plon). Directeur du Monde des religions, cet historien tente de déchiffrer le poncif communément admis selon lequel les valeurs de la république se sont construites contre la religion chrétienne. Il me semble qu’il défend une double thèse: d’une part il montre que la réalité de l’histoire du christianisme fut, en certains points essentiels, une inversion radicale des valeurs évangéliques; et d’autre part il montre que le message du « Christ » s’est échappé de l’église pour revenir dans le monde moderne sous une forme laïcisée.
Trois thèmes ressortent de ces 300 pages, découpées en 7 chapitres: la philosophie du Christ, l’origine de l’humanisme moderne et la question très actuelle des racines chrétiennes de l‘Europe.
La philosophie du Christ:
Avec citations bibliques à l’appui, l’auteur démontre à quel point le message christique est révolutionnaire et subversif. Jésus bouleverse les règles morales en vigueur jusqu’à lui et fonde une nouvelle éthique: égalité, liberté de l’individu, émancipation de la femme, justice sociale, séparation des pouvoirs spirituel et temporel, amour du prochain, non-violence et pardon.
Prenons l’exemple de l’égalité et remettons nous dans le contexte de l’époque: pour les juifs, il n’y a pas d’égalité entre juif et non juif ou pour les grecs, pas d’égalité entre grecs et non grecs (les barbares) mais aussi entre hommes et femmes, entre citoyens et esclaves. Jésus rompt avec l’idée qu’on reconnaît son prochain uniquement parmi les siens, dans son propre peuple. Pour Jésus, parce que tous les hommes sont fils d’un même père, ils sont tous frères, donc tous égaux: l’idée éthique d’humanité apparaît. Paul résume cette révolution: « Il n’y a ni juif, ni Grec, il n’y a ni esclave ni homme libre, il n’y a ni homme ni femme, car tous vous ne faîtes qu’un dans le Christ Jésus » (Galates, 3, 28).
D’après Frédéric Lenoir, l’élément capital dans la révolution christique est « la conception de l’être humain en tant que sujet autonome auquel Jésus accorde une valeur inédite, rétablissant chaque individu dans sa pleine dignité et sa pleine liberté, indépendamment de toute considérations extérieure (âge, sexe, statut social,…) ». En effet, Jésus rompt avec la conception holiste de l’époque (où l’individu est considéré comme la partie d’un Tout qui l’englobe) et porte son attention sur la singularité et l’intériorité de l’individu.
L’origine de l’humanisme moderne:
A travers un long parcours historique, l’auteur du livre s’efforce de montrer de quelle manière les humanistes modernes des 16ème 17ème et 18ème siècle ont repris le message du Christ pour fonder la morale laïque moderne, et ce message évangélique aurait finalement conduit aux droits de l’homme: « Le Christ a enseigné la liberté, l’égalité, la fraternité, la séparation des pouvoirs ? Fort bien, disent les modernes. Reprenons tous ces excellents principes dans une perspective humaniste, sans référence à Dieu, en les adossant à la raison et non à la foi. »
Le projet humaniste consiste à mettre l’homme au centre de tout en affirmant sa dignité, sa liberté et ses capacités de connaissance. L’humanisme naît en Italie à la fin du 14ème siècle avec Pétrarque. Fervent chrétien, Pétrarque montre que le christianisme vaut surtout parce qu’il parle de la profondeur de l’être humain, de son intériorité. Giovanni Pic de la Mirandole (15ème siècle) montre que la liberté humaine est un cadeau de Dieu. Pour Érasme (16ème siècle), l’idée d’auto perfectionnement de l’homme par sa raison ne s’oppose pas à la version évangélique de la religion chrétienne. En somme, l’humanisme chrétien affirme l’autonomie de l’individu, c’est-à-dire la revendication d’une libération à l’égard des autorités religieuses qui portent atteinte à cette liberté fondamentale.
La réforme protestante est la première grande contestation des temps modernes qui va faire vaciller l’église et la confronter à ses contradiction. Chaque individu doit pouvoir être son propre interprète, grâce à sa raison.
Le mouvement des Lumières, au 18ème siècle, s’est construit contre l’institution catholique mais il s’est inspiré de l’éthique évangélique. Les philosophes du 18ème siècle ne sont pas athées mais déiste: ils croient en un Dieu lointain, étranger aux discours ecclésiastiques et aux pratiques catholiques. Voltaire croit en une religion naturelle qui se limite à la croyance en l’être suprême et en une éthique universelle inspirée des principes de l’enseignement du Christ.. Celui-ci déclare: « Si l’on veut bien y faire attention, la religion catholique, apostolique et romaine est, dans toutes ses cérémonies et dans tous ses dogmes, l’opposé de la religion de Jésus. »
Kant substitue les impératifs catégoriques dictés par la raison aux lois divines édictées par la Bible: « Agis selon une maxime telle que tu puisses vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle », par exemple.
Frédéric Lenoir insiste en affirmant que ce qui est vraiment nouveau chez les Modernes, « c’est d’introduire les grands principes religieux refondés en raison dans les lois d’États, de les traduire concrètement dans le réel ».
Ainsi, les philosophes modernes n’ont rien renié de l’enseignement le plus universel du Christ, mais ils l’ont durablement installé en opérant un transfert de légitimité: ce n’est plus Dieu qui fonde l’éthique mais la raison humaine. « Seul ce transfert pouvait permettre d’échapper à l’arbitraire de l’interprétation théologique », ajoute l’auteur. En outre, on peut remarquer la ressemblance entre la théologie chrétienne et les religions séculières à propos des trois vertus théologales d’amour, de foi et d’espérance. Aujourd’hui, l’amour et la fraternité restent l’idéal recherché, la foi en Dieu est remplacée en la foi en la raison humaine et l’espérance d’un paradis céleste est remplacée par l’espérance d’un paradis terrestre.
Enfin, d’après le philosophe des religions, si la démocratie et les droits de l’homme n’ont pas eu lieu en Chine, en Inde ou dans l’empire ottoman, c’est parce que l’occident était chrétien. En ce sens, il nous apprend les origines religieuses des deux mots d’ordre de nos sociétés: la raison et le progrès.
La question des racines chrétiennes de l’Europe:
L’auteur est très clair à ce propos: « A strictement parler, les racines de l’Europe ne sont pas Chrétiennes. Elles sont grecques, juives, romaines, égyptiennes, mésopotamiennes, perses…Le christianisme est devenu la matrice de l’Europe parce qu’il a lui-même absorbé l’héritage du monde antique. Pour ne pas nier les sources antiques, il serait donc plus approprié de parler de rôle déterminant du christianisme dans la construction de l’identité européenne ».
Ainsi, pour Frédéric Lenoir, c’est un fait et une évidence, quelles que soient nos convictions religieuses, nous sommes tous des héritiers de l’Europe chrétienne. Notre culture est imprégnée du christianisme (notre calendrier est calqué sur la naissance de Jésus-Christ, les fêtes occidentales les plus importantes sont celles du Christ, beaucoup de nos expressions viennent de la bible, l’art occidental est un art chrétien, etc.).
Si certain ont tant de mal à admettre cette réalité historique, c’est à cause de l’allergie à l’église catholique et un déplacement de frontière: christianisme = institution qui opprime l’individu. En effet, il faudra attendre 1966, suite au concile Vatican 2, pour que l’Église catholique admette par exemple la liberté religieuse. L’église se remet difficilement en cause. Elle n’a par exemple jamais condamnée l’inquisition comme pratique institutionnelle. Jean Paul 2 a été le premier a condamné les membres de l’église qui ont fait ça, mais pas l’église en elle-même.
En somme, on peut retenir que le christianisme n’est pas d’abord une religion, avec des dogmes, des rites et un clergé; « c’est avant tout une spiritualité personnelle et une éthique transcendante à porté universelle », conclut Frédéric Lenoir.
vendredi 2 novembre 2007
Le point sur Bush et les évangéliques américains
Jusqu’à son départ à la retraite, George Bush s’ingéniera à jouer avec nos nerfs. Après l’Irak, l’Iran? Mais dans quelle mesure son néoméssianisme est-il un produit du milieu dit "protestant évangélique"? Le point sur Bush et les évangéliques américains.
jeudi 25 octobre 2007
Pascal, le plus grand génie français ?
Blaise Pascal (17ème siècle) remplit les quatres critères du génie: c'est un créateur, fulgurant et précoce, acharné de travail, et multiple et polyvalent. Il fait partie des plus grands génies: mais que connaît-on de lui ?
Pour comprendre Pascal, on peut schématiser en disant que le point de départ de sa philosophie est l'opposition entre Epictète et Montaigne, puis le message chrétien comme sortie d'impasse. Je m'explique. Montaigne (expliqué ici) décrit un homme fragile, incertain et impuissant et combat l'orgueil de l'opinion et du savoir. Epictète (expliqué ici) peint au contraire la grandeur de l'homme, comme quelqu'un qui ne doit compter que sur lui-même. Pascal admire la grandeur du stoïcisme mais regrette d'Epictète qu'il n'ait pas vu la faiblesse humaine et Montaigne a fort bien décrit la faiblesse de l'homme mais n'a pas vu la grandeur de la créature de Dieu.
Par ces deux visions, Pascal veut élever l'homme et l'abaisser à la fois. A l'image du microscope et de la lunette astronomique (qui sont des inventions de son époque), l'homme est à la fois, infiniment petit et infiniment grand, "car enfin qu'est-ce que l'homme dans la nature ? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout." L'environnement de l'homme est défini par trois dimensions au sein desquelles s'opposent l'infiniment petit et l'infiniment grand. L'espace, avec l'atome et l'univers; le temps, avec l'instant et l'éternité; et l'esprit, avec l'inconscient (la machine humaine) et l'imaginaire. Le propre de l'homme est d'avoir conscience de la finitude de sa situation dans l'immensité des six infinis, et d'en avoir peur.
Ainsi, Pascal a remarqué que la condition humaine se définit par le refus de se laisser enfermer dans ces limites. On peut citer quatre façons d'échapper à cette finitude.
La première est de croire en la possibilité d'un devenir illimité avec le célèbre pari car " si votre religion est fausse, vous ne risquez rien à la croire vraie; si elle est vraie, vous risquez tout à la croire fausse."
La deuxième, celle qui me semble la plus actuelle, est de ne pas penser à sa finitude grâce au divertissement. Se divertir (sortie, musique, amis, travail, etc) consiste à faire de la vie un jeu pour ne plus penser à la mort: "la seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement, et cependant c'est la plus grande de nos misères. Car c'est cela qui nous empêche principalement de songer à nous, et qui nous fait perdre insensiblement". Ou encore: "nous courons sans souci dans le précipice après que nous avons mis quelque chose devant nous pour nous empêcher de le voir".
Le troisième consiste à assumer sa condition. En effet, "tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre". Enfin, on peut également tenter d'écarter les limites, par la science notamment.
Deux très bons livres sur Pascal: 1) Attali Jacques, Blaise Pascal ou le génie français 2) Brun Jean, La philosophie de Pascal
lundi 15 octobre 2007
Régis Debray et le dialogue des civilisations
Régis Debray signe un essai bref et percutant sur « un mythe contemporain: le dialogue des civilisations ». Ce progressiste qui ne croit plus aux progrès, tente de mettre à mal les européano-centristes navigant sur leurs certitudes et leurs illusions.
Le dialogue d’abord, n’a de sens que si il met en relation des gens qui pensent différemment: il faut donner et recevoir, et non s’autocongratuler sur la démocratie et les droits de l’homme.
Ensuite, « culture » désigne chez nous la culture de l’esprit, le travail personnel d’un individu sur lui-même (ministère de la culture ou lieux de culture). Etymologiquement, il se situe entre culte et agriculture. Une civilisation désigne une réalité collective plus profonde car elle comprend à la fois un état de société, un mode de vie, une religion et un ensemble de pays (l‘islam est une civilisation car il existe une organisation des états islamiques (OCI), contrairement au christianisme). Selon Régis Debray, il faut entendre par culture tout ce qu’une société s’accorde à tenir pour réel car nous ne donnons pas le même degré de réalité aux mêmes choses et cet indice dépend du prisme formé par l’ensemble des relations d’un groupe d’homme.
La culture divise alors que la technique universalise
Le monde technique (toujours nouveau) s’oppose à la multiplicité des mondes culturels (toujours le même). La culture fractionne l’espèce humaine en personnalités non inter changeables alors que la technique l’unit, en rendant nos objets inter opérables. Les téléphones portables, les 4x4, les satellites ou les codes barres voyagent partout alors que les calendriers, les manuels d’histoire ou les lieux de mémoires favorisent l’ethnocentrisme. Il y a 3000 langues parlées dans le monde mais une seule organisation de l’aviation civile internationale (OAC), avec un code technique anglais.
Ainsi, nous habitons une culture, non une technique. Nous habitons une langue mais nous nous servons d’un mac.
La technique ne veille pas sur la mondialisation
Internet structure le monde comme un réseau mais structurer le réseau comme un monde est une autre affaire: un réseau d’autoroute et de chemin de fer était indispensable pour faire l’Europe mais absolument insuffisant pour créer un quelconque sentiment d’identité. Un système technique ne crée pas un sentiment d’appartenance: il est universel mais n’a aucune saveur ni peau.
La mondialisation des objets s’accompagne de la tribalisation des sujets
L’idée forte du livre est certainement celle-ci: la mondialisation techno-économique s’avère être une balkanisation politico-culturelle. Comme si à chaque bon en avant dans les outillages, correspondait un bon en arrière dans les réflexes. Jamais les outils de communication n'ont été aussi performants et jamais les replis identitaires n'ont été si puissants: jamais les murs de séparation n'ont autant proliféré (Israël, Etats-Unis, Irak, Espagne, Irlande, Inde, etc.). On voit se multiplier des réflexes quasi-immunitaires, une volonté nouvelle de sauvegarde identitaire (par exemple en France le ministère de l'Intégration, de l'Identité nationale et de l'Immigration).
En conclusion, Régis Debray en appelle à rendre grâce aux écarts différentiels, à la coexistence de la diversité.
vendredi 12 octobre 2007
L'obscénité démocratique
Le secret d’ennuyer, disait Voltaire, est de vouloir tout dire. Et celui de dégoûter, de vouloir tout montrer. C’est sur ce credo que le très cultivé Régis Debray, philosophe et médiologue, signe son dernier opuscule.
En effet, « c’est parce que la République est une idée abstraite, une transcendance immanente qu’elle a besoin d’emblèmes, d’enceintes et d’apparat ». Le médiologue remarque qu’à l’époque de de Gaulle-Adenauer, on annonçait : la France rencontre l’Allemagne. On eu droit plus tard : le président Mitterrand et le chancelier Kohl. Puis Jacques Chirac et Angela Merkel. Ce sera demain Nicolas et Angela. En effet, le symbolique permet de distinguer un Etat d’une entreprise et un peuple d’une cible commerciale. Ainsi, on réduit le réel au visuel et le pensable au filmable. Plus va la décrispation politique, plus il y a crispation photogénique et plus la formalité s’allège, plus la communication prends du poids. Sous De Gaulle, le médiatique était à la botte du politique alors qu'aujourd’hui, ce sont les politiques qui sont les domestiques des journalistes.
Le gouvernement est devenu un grand journal télévisé et le président joue le rôle du rédacteur en chef. L’identification à un super-héros est devenu l’identification à un super-journaliste qui doit occuper le temps et fasciner l’auditoire. Jamais nos gouvernants n’ont été aussi visibles et jamais ils n’ont été aussi inefficaces. De Gaulle remarquait que "quand on est au sommet des affaires, la seule façon de sauvegarder son temps et sa personne, c’est de se tenir méthodiquement assez loin et assez haut". Aujourd’hui, il faut se tenir aussi près que possible des gens et coller au maximum au quotidien des Français : nous exigeons des sosies à notre taille.
Et Debray d’ajouter qu’il faut replacer ce changement politique dans un changement civilisationnel. Il constate la clôture de trois cycles. Le cycle du livre qui s’est ouvert au 16ème siècle: on est passé de la graphosphère à la vidéosphère. Le cycle de la République, laquelle est fondée sur le discours et l’école: la séduction s'est substituée à la conviction. Enfin, l’achèvement du cycle du socialisme et du prolétariat, c’est-à-dire de l’attente et de l’avenir.
jeudi 11 octobre 2007
Une brève histoire de l'avenir
Dans son dernier essai, Jacques Attali se muni d’une casquette de futurologue, où il dresse les grandes phases de l’histoire à venir.
Mais arrêtons nous un instant sur la première phase de l’avenir, celle de l’hyperempire, où la question fondamentale sera celle du temps. Le temps est la seule réalité vraiment rare: nul ne peut le produire, nul ne peut vendre celui dont il dispose, personne ne sait l’accumuler. L’objectif sera donc de faire de chaque minute de la vie une occasion de produire, d’échanger ou de consommer de la valeur marchande. Pour gérer ce temps marchand, deux industries domineront l’économie mondiale: l’assurance et la distraction. L’assurance, pour se protéger des aléas futures: ce sera notre obsession. A l’exemple de la FIFA qui, en 2003, a émis un emprunt spécifique pour couvrir à hauteur de 262 millions de dollars le risque d’une annulation de la finale de la coupe du monde 2006. La distraction, pour se distancier et se protéger du présent: ce sera notre façon d’oublier.
mardi 9 octobre 2007
La conception du corps dans 4 régions du monde
Qu'est-ce qu'un corps ? C'est à cette question qu'une équipe d'anthropologue nous invite à réfléchir au travers d'une exposition au musée du quai Branly, visitable jusqu'au 25 novembre 2007.
En Europe occidentale, la confrontation est celle du modèle divin et de l’exemplaire conforme. Le corps, en tant que chose séparée, est l’invention du christianisme. L’homme a été créé à l’image de Dieu et c’est l’incarnation (où le verbe se fait chair) qui institue le rapport entre Dieu et la créature. Même dans un monde déchristianisé, nous vivons toujours sous le régime de l’incarnation d’un modèle, qui fut d’abord divin et qui est aujourd’hui biologique. Ainsi le corps est toujours représentation, mais le modèle s’est transformé (idéal de beauté, de jeunesse,…).
En Nouvelle-Guinée, la confrontation est celle du masculin et du féminin. Le corps est formé par le mélange du père (le sperme) et de la mère (le sang). Fait d’une charpente osseuse masculine contenue dans une enveloppe charnelle féminine, le corps du garçon ou de la fille est toujours marqué par la présence de l’autre sexe. Mais le corps masculin doit être transformé, en quittant l’enveloppe féminine, pour continuer le clan paternel (par saignées, vomissements, rites homosexuels, etc.).
En Amazonie, la confrontation est celle de l’humain et du non-humain. Le corps n’est pas quelque chose de stable. Sa forme dépend de la relation entre celui qui perçoit et celui qui est perçu, relation liée au régime alimentaire. Si l’autre mange comme moi et avec moi, je le vois sous forme humaine. S’il peut être mangé par moi ou me manger alors il n’est pas un humain et m’apparaît comme une proie ou un prédateur. Le corps humain (ou plutôt l’humanité d’un corps) est la matérialisation d’une relation d’identité. D’autres dispositions, inscrites dans le corps, sont signalées par le vêtement et l’ornement (les dents ou griffes indiquent la disposition prédatrice, la luminosité signale la puissance de séduction,etc.).
vendredi 5 octobre 2007
L'herbe du diable
La découverte du tabac s'est faite dans le nouveau monde, par christophe colomb. Les premiers découvreurs ont vu des indiens qui fumaient. Mais à cette époque, les indiens ne sont pas considérés comme des hommes. Et le fait de voir sortir de leurs narines et de leurs bouches de la fumée va les faire passer pour des diables. C'est pourquoi l'herbe utilisée sera pour la première fois appelée l'herbe du diable...
Ce qui est magnifique, c'est que fumer échappe à la raison et à l'entendement: c'est presque mystique. On dit même que la fumée de la cigarette, c'est la métaphore de l'idée. Fumer, c'est cette joie malhonnête qui permet de mettre le sablier à l'horizontal. Chaque cigarette est une courte vacance, une trêve divine, le congés d'une minute; offrant à qui le souhaite, la possibilité plusieurs fois quotidiennement de tuer le temps. Bref, c'est le 6ème doigt de la main.
mercredi 3 octobre 2007
Petite anthropologie du tatouage
Les premières pratiques de tatouage, dont on a connaissance, datent du néolithique avec Otzi (3500 av. J-C). Ensuite, la marque corporelle a été utilisé pour désigner les Hommes à qui on a supprimé leurs droits: esclaves et criminels dans la Grèce antique puis à Rome. En France, jusqu'à la révolution française, une inscription judiciaire permet de déposséder l'individu de sa souveraineté (une fleur de lys accompagnée d'un V sur le front du voleur, des lettres GAL pour le passage aux galères,...). Stoppées en 1791, ces pratiques (dont la flétrissure) seront rétablis par Napoléon puis définitivement abolis en 1852.
C'est au 19ème siècle que se développe le tatouage et c'est précisément parce que les populations les plus concernées sont des marins, des détenus, des soldats et des prostitués que celui ci est associé à la primitivité de celui qui y recourt (dissidence sociale, valorisation de la douleur,...).
Le tatouage a longtemps été un stigmate volontaire, une manière de se retrancher symboliquement de la société en affichant un signe suscitant une réaction négative. La ré-appropriation du tatouage dans les 70' (culture punk, skinheads) est justement fondée sur cette mauvaise réputation. C'est dans ces années qu'on passe du tag au mur au tag au corps.
Au delà de la fonction décorative des écritures au corps, je vois cinq significations modernes du tatouage et du piercing. Echapper à l'anonymat, c'est-à-dire se faire re-marquer sur le corps et par les autres; prendre symboliquement possession de soi, c'est-à-dire signer son corps pour rompre le lien de dépendance avec les parents; mettre en mémoire des moments clé de l'existence; se sentir reconnu en rejoignant les autres pour désormais exister comme tatoué; enfin, il comporte une efficacité symbolique susceptible de changer le rapport au monde. Ainsi, ce qu'il y a de plus profond, c'est la peau.
jeudi 27 septembre 2007
Le scepticisme serein de Montaigne
Deux manières opposées impriment l'histoire de la philosophie: il y a d'un coté les faiseurs de système (Kant, Leibniz, Hegel) et, de l'autre, les essayistes (Montaigne, Pascal, Nietzsche). Le second genre a l'avantage d'être moins ennuyeux que le premier.
L'univers de Montaigne est essentiellement instable et divers. Le monde est en changement continuel et nous ne pouvons jamais rien appréhender de subsistant et de permanent: "je ne peints pas l'être, je peints le passage", "je n'enseigne pas, je raconte", écrivait Montaigne. Nos connaissances ne peuvent être considérées comme définitivement assurées. Nous sommes voués à l'apparence et à l'impermanence. On a pas d'accès absolu à l'absolu: c'est une philosophie du devenir.
Ainsi, la vérité ne se possède jamais, elle n'en existe pas moins. Il ne dit pas que rien n'est vrai ( proposition contradictoire puisque si rien n'était vrai, il ne serait pas vrai que rien ne le soit); il dit: rien n'est certain. Montaigne représente le scepticisme qui est mouvement vers la vérité: il y a toujours cette idée fondamentale d'inachevée.
Son scepticisme, qui est une sereine sagesse de l'incertitude, le conduit à s'intéresser à la pluralité des formes de l'existence humaine. Il en conclue que l'ordre des sociétés n'a pas d'autre fondement que les hommes eux-même. Il est impossible de dégager des normes universelles de la nature humaine (même l'interdiction de manger les autres). Ainsi, "la plus universelle qualité, c'est la diversité".
lundi 10 septembre 2007
Jouir est devenu un impératif
La pornographie, on a du mal à la définir, mais dès qu'on la voit, on la reconnaît tout de suite. C'est cette chose à la fois cachée et omniprésente dont personne ne parle mais que tout le monde regarde. Cette mécanique sexuelle, qui fait voir du déjà vu, permet de voir ce qui dans la sexualité quotidienne est invisible. En plus de ça, le sexe imagier offre le plaisir de la femme disponible. Non pas qu'elle soit disponible d'elle même, mais le spectateur construit cette disponibilité pour lui. Il y a cette idée dans le porno que j'obtiens l'illusion que tout les obstacles entre l'homme et la femme n'existent plus. En effet, l'utopie du porno, c'est l'utopie de la disponibilité sans médiation. Une sorte d'anti-récit, car la vie est un récit érotique avec ses incertitudes et ses possibilités d'échecs. Jouir est devenu un impératif; ainsi, la première condition de cette satisfaction instantané est la réduction de la sexualité au sexe.
Raphaël Enthoven analyse, cette semaine, splendeurs et misères de la pornographie dans les nouveaux chemins de la connaissance.
jeudi 6 septembre 2007
Il ne suffit pas d'être intelligent pour ne pas être bête
La bêtise est la chose du monde la mieux partagée, la seule notion qui permet de se faire une idée de l'infini. Une certaine dose de bêtise est aussi indispensable au psychisme que l'est à l'organisme une certaine dose de globule rouge. La bêtise, disait Flaubert, est de conclure. La bêtise a toujours quelque chose de définitif, elle veut mettre un point final alors que dans la vie, il n'y a que des points de suspension. Raphaël Enthoven distingue la bêtise "ma bonne dame" et la bêtise "moi monsieur". La première est la bêtise passive, de celles et ceux qui, parce qu'ils n'ont aucune clé, se content d'enfoncer les portes ouvertes: tout se perd, ma bonne dame; le temps se gâte, ma bonne dame. La seconde est la bêtise active, intelligente, érudite et militante de celui qui dit: moi monsieur,je ne suis pas dupe, on ne me l'a fait pas, moi monsieur.
Ce qui est fascinant dans la bêtise, c'est qu'on peut dire la vérité tout en étant profondément bête: il pleut ou il ne pleut pas. C'est vrai. Mais c'est profondément bête de le dire. Ainsi, la bêtise serait la faculté de poser les faux problèmes. Ce serait ces vérités qui laissent la pensée tranquille. De même celui qui dit : oh, moi je pense par moi-même car je n'ai pas été pollué par l'opinion des autres, symbolise l'individualisme de masse. Notre société est individualiste et a aussi inventé la foule: chacun peut penser la même chose que son voisin et être intimement convaincu que ce qu'il pense, il est le seul à le faire. Ici, la conquête de l'autonomie est l'alibi de la bêtise.
En somme, on aimerait pouvoir désigner la bêtise universelle, mais ça finit toujours par nous tomber dessus: on a été contaminé. L'homme bête est un peu comme le touriste, on aimerait que ce soit l'autre.
dimanche 2 septembre 2007
Misère des courtisanes
Yasmina Reza signe son sixième récit dans lequel elle dessine le portrait psycho-politique de Nicolas Sarkozy, sous forme de carnet de route. Les livres sur Sarko, c'est un peu comme les films porno: t'en regardes un, tu les as tous vu. L'aube, le soir ou la nuit est en quelque sorte l'archétype du schéma relationnel entre un Homme et l'infatué Nicolas. Cette relation va crescendo: Reza le tutoie au bout de quinze pages, l'admire au bout de trente et le défends à la moitié du récit. Fasciné et hypnotisé par un homme donc, dont le meilleur ami n'est autre que son propre miroir. Pour l'hebdo Marianne, Yasmina est à la littérature ce que le mcdo est à la gastronomie, et appelle Marc Levy au secours. C'est dire. On pourrait résumer les choses ainsi: le livre de Yasmina Reza est le reflet exactement inversé du sarkozysme. Le premier transforme le commun en incroyable; le second fait passer des énormités pour du bon sens. Ce livre, quoique bien écrit, n'apprend rien à personne. L'écrivain est conscient de son lieu commun: à propos de la rhétorique Sarkozyste, il remarque lui-même que "le recours à ces platitudes révèle une fragilité inattendue".































